Sombre de Yann Way

Voici, de nouveau, un recueil qui m’est arrivé par la poste, dans une enveloppe que les éditions Le Lys Bleu avaient préparée à la demande de son auteur (voir ma recension précèdente sur l’ouvrage de Didier Labour). Yann Way tenait à ce que son livre me parvienne, et ce geste d’un poète vers un lecteur, m’a touché avant même la première page. La couverture se résume à un seul mot. Sur un fond noir et brillant, presque un miroir où se reflète la pièce (voir ma photo qui illustre cette recension. Dans le noir rien ne se reflète mais en plein jour le noir miroir joue avec son environnement :)), SOMBRE se dresse en hautes capitales blanches, étroites comme des barreaux. On ne saurait annoncer plus franchement la couleur je pense. La dédicace fixe le ton, adressée « à tous ceux qui ne voient aucune raison valable de sortir de l’abîme ». Nous lecteurs comprenons qu’on ne nous promettra aucune consolation facile et que dès la page suivante il nous sera probablement demandé de descendre…

La trouvaille du livre se révèle dès les premières pages ! Aucun poème ne porte de titre propre, je m’explique.

Chacun reçoit le nom d’un objet suivi d’un numéro de partie, et ces objets reviennent au fil des pages comme des personnages que l’on recroise. Brodequin, Stylet, Bague, Banderole, Escarpin, Cravate, Barreau, Doudoune, Encensoir, Jouet, Briquet, Ozone, Tabloïd, Couverture, Sifflet, Portefeuille. Une quinzaine de fils narratifs s’entrelacent ainsi en une soixantaine de pages et ce recueil se lit comme un feuilleton éclaté, un montage alterné dont le lecteur recompose lui-même les séquences. Le brodequin chausse un soldat que l’on suit en huit stations, de la forêt sombre de l’ouverture jusqu’à sa mort sous un soleil rouge, à travers les salves d’automatiques, le fracas des douilles, la fenêtre de tir et ce stress post-traumatique qui le ronge au retour. Le stylet appartient à un homme du côté de l’Estaque, coincé entre son port et ses ressacs, qui a voulu mourir, a survécu, a cru retrouver le goût de vivre, puis vacille encore. La doudoune habille un saisonnier asphyxié dans son van par un poêle délabré, puis un père humilié devant son banquier. La banderole flotte sur les ronds-points glacés, entre café brûlant et gaz lacrymogène. La couverture est celle qu’on tend dans un camp de réfugiés, où l’aide humanitaire se monnaye en pots-de-vin.

Le choix de ces objets est plus subtil qu’il n’y paraît. Plusieurs portent un double sens que l’auteur exploite sans le souligner (alors c’est mon interprétation à la lecture). Le brodequin désigne la chaussure militaire, et il nomme aussi l’instrument de torture qui broyait les jambes des accusés sous l’Ancien Régime. Le barreau est celui de la cellule où un détenu se souvient de la marée basse, puis celui où plaide un avocat qui tente de préserver des barreaux un fils de banlieue déjà condamné. L’encensoir se balance au-dessus de trois petits cercueils, puis au-dessus d’un charnier où l’on a décimé une ethnie selon Sa volonté, majuscule comprise. Chaque objet devient une métonymie, une chose banale qui porte tout le poids d’une destinée, et l’on songe à cette lignée qui va des natures mortes aux Choses de Perec, où le quotidien finit par dire l’époque mieux que tous les discours.

Ce livre regarde son temps en face, avec une colère certaine. Les femmes y occupent une place centrale et douloureuse. Sous le nom de Bague, une femme n’ose fuir un manipulateur, met du rouge devant son miroir pour cacher le rouge d’une lutte enfouie, prend seule une décision sur son corps au terme de la semaine de réflexion que lui impose l’administration, puis devient, quelque part dans un désert, une mère qui refuse l’excision pour sa fille, puis une autre encore, lasse du soutien-gorge comme du voile, de toutes les entraves posées sur son corps. Escarpin suit une victime de violences sur les rivages d’un modeste village, puis sous les coups de ceinturon dans un loft du sixième arrondissement, puis dans une cave aux murs suintants où trente-trois hommes la violent. La même chaussure traverse les classes sociales et les géographies pour montrer que la violence ne connaît ni quartier ni frontière, et le procédé trouve là sa plus grande force. Ailleurs un enfant suffoque dans le brouillard, une petite fille grandit sous les relents d’alcool d’un père qui l’enchaîne, un journaliste écrit sous dictée pour garder son boulot, un policier frappe sur ordre puis se repent, parce qu’il comprend le combat de ceux qu’il matraque. Cette dernière nuance m’a frappé. Yann Way refuse le manichéisme et accorde à chacun sa part d’humanité, jusqu’à celui qui tient la matraque.

Les plus belles réussites naissent quand la forme épouse le drame. Dans la troisième partie d’Escarpin, deux voix se mêlent, doigts, souffle, pleurs, effroi, scandées par un « Regarde-moi » qui revient comme une supplique, jusqu’à ce vers d’une sobriété terrible, « Ton sang file sans le mien ». Dans la deuxième partie d’Ozone, l’anaphore d’« un degré de plus » fait monter la température jusqu’au dernier vers, « et là, nous ne survivrons peut-être pas ». La quatrième partie de Banderole joue d’une allitération obsédante, soûles les âmes, sourds les râles, sourires pâles, souffrance, souffles, sourdre, source, comme un cortège qui scande jusqu’à l’épuisement. L’Encensoir retourne le Notre Père contre son destinataire avec une audace saisissante, en demandant comment Lui pardonner cette offense comme Il pardonne à ceux qui nous offensent. Le débat télévisé de Cravate ménage lui aussi un beau renversement, quand l’homme accusé d’utopie répond que l’utopie consiste précisément à croire que le monde laissé à nos gamins vaudra mieux que celui que l’on pille sans fin.

Je dois à Yann Way la franchise que je dois à tout poète qui me confie son livre. La rime vient parfois trop vite. Sombre appelle décombres dès le premier tercet, rendre revient deux fois autour de méprendre, et ces échos attendus relâchent un instant la tension. Les adjectifs marchent souvent par paires, aigres détonations, sinistres sensations, silence pesant, et certaines images ont déjà beaucoup servi, le goût de sang, le regard vide, la colombe noire. Quelques poèmes, Portefeuille ou la deuxième partie de Tabloïd, cèdent au slogan au lieu de laisser parler la scène, et la conviction y précède la poésie. Le registre oscille enfin entre la langue soutenue et le parler de tous les jours, entre l’exhalaison et le boulot, entre ouïr et gamins. Cette oscillation peut devenir une force à condition d’être voulue et tenue d’un bout à l’autre, et je souhaite à l’auteur d’en faire, dans un prochain recueil, un véritable choix de ton.

Ces réserves pèsent peu face à l’architecture de l’ensemble. J’ai refermé Sombre avec la sensation d’avoir traversé un monde entier en soixante pages, un monde de casernes, de prisons, de ronds-points, de blocs opératoires, de camps et de rédactions, où chaque objet du quotidien garde la trace d’une blessure. Yann Way est né dans un village du littoral provençal et a choisi une vie nomade où l’écriture lui sert de compagne de route. Cette Méditerranée affleure partout, de l’Estaque aux gabians moqueurs, des cigales au chant infernal jusqu’aux rafales de mistral et au sable chaud du sirocco, et le van aménagé du saisonnier semble sorti tout droit de cette existence itinérante. Le Lys Bleu, qui m’avait déjà fait parvenir il y a quelques mois le recueil de Didier Labour, offre ici au texte une composition sobre et aérée, sur un papier où chaque poème respire au centre de sa page. Je remercie la maison d’avoir servi de messagère, et l’auteur d’avoir voulu que ce livre vienne jusqu’à moi. La dédicace parlait de ceux qui ne voient aucune raison de sortir de l’abîme. Ce recueil choisit de descendre avec eux et de leur tenir la lampe, et c’est peut-être la plus juste des fraternités.

Yann Way, Sombre, recueil, Le Lys Bleu Éditions, 2026, pour commander l’ouvrage cliquez ici : Sombre chez le Lys Bleu

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