Poète, contemplatif et enchanteur

Au commencement, l’étonnement. Avant même les mots, avant même la pensée, oui, l’étonnement. Cette chose simple et vertigineuse qui arrive un matin comme la lumière arrive … sans prévenir, sans s’excuser.

Puis l’émerveillement. Qui est la même chose, mais en plus lent. Qui dure, parfois longtemps.

Il y a plus de vingt ans que j’écris. Non pour dire ce que je sais, mais pour approcher ce que je ne saurai jamais. La plume est un instrument étrange. Elle ne fixe rien. Elle laisse des traces sur le blanc, et le blanc reprend tout, doucement, au fil du temps. Ce qu’on appelle écrire, c’est peut-être apprendre à perdre avec soin.

J’ai tenu la plume comme on tient une bougie dans le vent. En sachant qu’elle peut s’éteindre mais en marchant quand même.

Je n’ai pas trois chemins. Je n’en ai jamais eu qu’un. Il passe par la poésie, par la philosophie, par l’enchantement, mais ce sont les mêmes pierres, le même sentier, la même lumière qui change d’angle selon l’heure.

La poésie pour nommer ce qui n’a pas de nom. La philosophie pour dépouiller, enlever, aller jusqu’à la pierre nue. L’enchantement pour ne jamais oublier que c’est un visage que l’on cherche, toujours, derrière les idées.

J’aime les poètes du fragment. Héraclite qui écrit comme on jette des pierres dans un puits pour entendre le fond sans jamais le voir. René Char qui trace une phrase et la laisse seule dans la page comme on laisse un enfant apprendre à marcher. Novalis, Joubert, Cioran même, dans ses heures sombres et lumineuses à la fois. Ils ont compris quelque chose que les autres n’ont pas voulu accepter, qu’une vérité tient dans dix mots, et que les dix mots suivants la défont.

Le fragment n’est pas l’inachèvement. Il est la forme exacte de ce que nous sommes, des êtres traversés d’éclairs, incapables de tenir longtemps la pleine lumière, mais capables, par instants, de la voir.

J’écris des fragments. Je vis dans les fragments poétiques. Je crois que le fragment est la seule forme honnête pour qui cherche quelque chose de vrai. Chercheur, voilà ce que j’aurais toujours été…

Je ne suis pas homme des salons. Les pensées qui tournent en rond autour d’elles-mêmes m’ennuient. Ce que j’aime, c’est la place ouverte, le portique où le vent entre, l’atelier qui sent le bois et l’encre, où quelque chose se travaille vraiment.

Solve et coagula. Dissoudre, puis rassembler. C’est le mouvement de toute vraie pensée. On casse ce qu’on croyait savoir. On regarde les morceaux. Parfois, dans les morceaux, il y a quelque chose de plus précieux que ce qu’on avait construit.

Les alchimistes le savaient. Les poètes aussi, à leur façon, sans le formuler ainsi. Rimbaud qui brûle tout à vingt ans. Hölderlin qui se tait. Ce n’est pas la défaite, c’est la coagulation d’une autre sorte de lumière.

L’enchantement que je cherche n’est pas un programme. C’est une redécouverte émerveillée, chaque matin, de ce que les anciens ont laissé comme traces. Alors je lis aussi Paracelse, les hermétistes, les poètes de toutes les langues et de tous les siècles, non pour les cataloguer, mais pour les dissoudre en soi. Les laisser travailler dans l’obscur.

L’oiseau ne chante que libéré. Ce qu’on a enfermé dans les bibliothèques attend. Attend quelqu’un qui sache encore écouter autrement.

Éduquer, si ce mot a encore un sens, c’est éveiller. Non remplir une tête comme on remplit un sac. Aider quelqu’un à trouver sa propre pierre. Celle qui lui appartient depuis toujours et qu’il ne reconnaît pas encore.

La tolérance n’est pas une valeur abstraite. C’est un feu doux. Un feu qui prend son temps. Qui ne détruit pas, qui transforme.

Je lis à voix haute. Souvent. Parce que la beauté demande à être entendue, pas seulement lue des yeux. Parce que dans la nature, j’en suis convaincu, quelque chose écoute. Cette présence que les anciens appelaient de cent noms différents, que nous ne savons plus nommer, mais que nous sentons encore, certains matins, quand la lumière entre par la fenêtre et que nous sommes silencieux assez longtemps.

Lire. Écrire. Transmettre. Le cycle ne finit pas. Ce n’est pas une roue qui tourne en vain mais c’est une source qui jaillit, se répand, revient à la terre, remonte.

J’offre ici quelques fragments, quelques poèmes. Quelques éclats de ce chemin.

Puisse l’un d’eux, peut-être, allumer quelque chose en vous. Cette voix intérieure que vous entendez parfois, la nuit, juste avant de vous endormir, cette voix qui vous appelle sans que vous sachiez encore vers quoi.

Elle sait, elle.

Bonne lecture. Bonne contemplation. Bon réenchantement. Bonne route.

David