Rêveries poétiques de Didier Labour

Ce recueil m’est arrivé par la poste. Les éditions Le Lys Bleu m’avaient écrit quelques semaines plus tôt pour me le proposer, et je l’ai trouvé un matin dans ma boîte, glissé dans son enveloppe comme une correspondance. La comparaison s’impose d’ailleurs à qui le prend en main, car le livre pèse à peine plus qu’une lettre. Sur la couverture s’étend un paysage à l’italienne comme en peignaient les maîtres du dix-septième siècle. Une tour carrée sur son éperon rocheux, un aqueduc dont les arches s’enfoncent dans l’ombre, des cyprès dressés contre un ciel d’orage doré, et tout en bas, au bord de l’eau, deux voyageurs qui conversent pendant que des baigneurs s’ébattent dans la rivière. Le titre s’y pose en deux écritures, des capitales massives pour les rêveries et une cursive orangée pour la poésie, comme si la raison et la fantaisie avaient chacune tenu à signer. Cette dualité n’a rien de fortuit. La quatrième de couverture annonce une méditation sur la vie, la mort et l’alliance indissociable du réel et de l’imaginaire, et c’est bien ce mariage que Didier Labour tente à chaque page, avec un appétit qui m’a souvent réjoui et une exécution qui m’a parfois laissé sur le seuil.

L’homme vient d’ailleurs que des lettres, et cela se sent. Diplômé en mathématiques de l’université Pierre-et-Marie-Curie, il a travaillé comme statisticien puis comme photographe de mode, tout en donnant de son temps au WWF. Ces trois vies se retrouvent dans le recueil. La rigueur du nombre affleure quand il écrit qu’il reste la musique et la géométrie, ou quand une hypoténuse surgit au détour d’un vers. L’œil du photographe cadre la femme en gros plan. L’amour des bêtes et des forêts fait traverser ces pages par un véritable bestiaire de fable, biche, daim, condor, loup, renard et belette. Le texte est signé à Paris en novembre 2024, et le livre a paru le 8 mai 2025, en soixante pages au format de poche.

On y trouve une longue coulée de vers libres, presque tous fermés par un point, chacun portant sa propre image, qui s’enchaînent par association, par rime, par assonance, par pur plaisir du saut. Le procédé a de nobles ancêtres, le coq-à-l’âne de Marot, l’inventaire de Prévert, le cadavre exquis des surréalistes, la prose du monde de Cendrars. Labour y verse donc une érudition joyeuse et sans hiérarchie. Odin sacrifie son œil à la fontaine de Mimir, les frères Montgolfier hissent leur ballon, Duke Ellington mène un quadrige, Debussy sirote une bière amère sur un guéridon, Schopenhauer agonise, Edward Teach hisse le pavillon noir, Saladin affronte les templiers, et Merlin s’efface dans les bras de Viviane quelque part entre Tintagel et la fontaine de Barenton. Lancelot monte sur la charrette, Ariel éveille le poète comme au premier acte de La Tempête, et le Songe d’une nuit d’été revient comme un refrain.

Ce qui m’a le plus séduit tient aux clins d’œil glissés pour qui sait les entendre. Nabokov, dans sa nacelle, épingle des demoiselles, et le mot désigne à la fois l’insecte du collectionneur et la jeune fille, si bien que l’ombre de Lolita passe sur la page. Les araignées de la Forêt Noire de Tolkien s’invitent par un vers emprunté aux moqueries de Bilbo. Spock monte à bord de l’Enterprise par la grâce d’un calembour phonétique. Le jeune Hugo est convoqué par son serment d’être Chateaubriand ou rien, Saint-Exupéry par cette enfance dont on est comme d’un pays, Rimbaud par ses semelles de vent et son bateau ivre, échoué ici sur la Seine. Le soleil d’Austerlitz s’engloutit dans la Bérézina, et ce seul vers résume une épopée avec une économie que j’aurais aimé croiser plus souvent. Il y a là un esprit de collégien brillant, celui de cet écolier très sage et très savant auquel le recueil consacre ses plus belles pages, l’enfant qui relira Homère et Ptolémée le soir pour s’imaginer Alexandre et qui préfère Dumas et ses rapières aux prières du soir.

L’autre veine est amoureuse et charnelle, frontale. Tout s’ouvre sur un ange qui aime une femme et pleure en oraison devant la beauté nue. Labour ose le mot cru, le nomme sans fard, et fait voisiner les seins nus avec Krishna, la matrice avec la Voie lactée, le calice avec la rosée. Le désir se veut sacré, et le projet a sa noblesse, celle d’une tradition qui court du Cantique des cantiques aux Fêtes galantes. L’image hésite pourtant souvent entre l’élan mystique et la gaudriole, et la hardiesse du vocabulaire prend parfois le pas sur la justesse de la vision.

Je dois à Didier Labour la franchise que je dois à tout poète. L’accumulation est un art d’équilibriste. Elle fonctionne quand chaque vers relance le précédent et qu’une ligne secrète tient l’ensemble, comme chez Cendrars où le train tire tout le poème derrière lui. Ici le fil se perd souvent. La rime appelle le mot plus que le sens, la moule bivalve a peur de la houle parce que les sons s’attirent, et le lecteur se surprend à feuilleter une encyclopédie plutôt qu’à suivre une méditation. Les sentences morales, l’eau qui est la vie, le vin qui est l’oubli, l’outil et le métier qui font l’ouvrier, tombent à plat faute d’une image pour les porter. La composition du volume ajoute au trouble.

Je sais gré au Lys Bleu de l’attention qu’il porte aux lecteurs indépendants et aux voix qui, comme la Voie Poétique, travaillent loin des grands circuits, et c’est précisément cette confiance qui m’oblige à la franchise. La responsabilité de l’éditeur me paraît ici plus engagée que celle du poète. Fondée par Benoît Couzi et Guy Migrenne, la maison publie près de deux mille ouvrages par an pour un catalogue d’environ six mille titres, diffusés par le réseau Hachette. Rachetée en mars 2025 par le groupe indépendant Les Messageries de la Cité, elle affiche depuis la volonté de renforcer ses exigences et de privilégier des textes porteurs d’une voix singulière. Ce recueil, paru dans les semaines qui ont suivi ce changement de main, aurait mérité ce supplément d’attention. Les coquilles abondent, Rosebub pour Rosebud, une Comedia dell arte amputée, une aigle au féminin, la Seine et Paris privés de leur majuscule. Des vers varient d’une version à l’autre sans qu’on sache laquelle fait foi, « j’ai brisé le rempart » devenant « j’ai bisé le rempart », une âme qui « rend bon » devenant une âme qui « sent bon » (sauf si il y a quelque chose que je n’aurais pas compris). Une véritable direction littéraire, celle qu’on attend d’une maison, aurait resserré le texte puis tranché entre les versions et offert à cette fantaisie l’espace qui lui permet de respirer.

Je referme pourtant ce petit livre avec sympathie. Il y a chez Didier Labour une liberté rare, celle d’un homme qui n’écrit pour aucune chapelle et se moque des convenances. Il le dit lui-même, il n’use d’aucun mode d’emploi, d’aucun bréviaire, d’aucun guide de conduite, et l’on sent à chaque page la joie de jouer avec la langue et la culture comme un enfant fouille une malle de déguisements. Je lui souhaite un second recueil plus resserré, où il choisirait trente vers parmi trois cents, où chaque nom propre porterait une émotion autant qu’un savoir, où l’érudition se mettrait au service d’un chant. Le soleil d’Austerlitz noyé dans la Bérézina, Nabokov et ses demoiselles, cette enfance dont on est comme d’un pays, tout cela prouve que le poète existe. Il lui reste à faire confiance au silence qui sépare les images. Les rêveries gagnent toujours à ce qu’on n’en garde que quelques-unes.

Didier Labour, Rêveries poétiques, Le Lys Bleu Éditions, mai 2025, 60 pages, 10 euros.

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