The Sick Bag Song de Nick Cave

Le livre est noir, d’un noir mat qui absorbe la lumière plutôt qu’il ne la renvoie et son titre s’y détache en lettres blanches avec cette sobriété des faire-part et des missels. Rien sur cette couverture n’annonce ce qu’elle recouvre et honnêtement c’est très bien ainsi. Car sous ces lettres tranquilles dort une des choses les plus étranges qu’un musicien ait jamais confiées à l’imprimerie, un long poème épique écrit à la main sur des sacs à vomi d’avion, entre Nashville et Montréal, du 13 juin au 2 août 2014, pendant la tournée nord-américaine de Nick Cave et des Bad Seeds. Vingt-deux villes, vingt-deux sacs, vingt-deux stations d’un chemin qui ne dit jamais tout à fait son nom. Une carte ouvre le volume, chaque chapitre s’ouvre sur la photographie d’un sac daté, et l’on suit ce voyage comme on suivrait un carnet de bord retrouvé dans une poche de manteau.

Il faut s’arrêter un petit instant sur ce support, parce qu’il contient déjà tout le livre. Le sac vomitoire est ce que l’avion vous tend pour recueillir ce que le corps rejette. Nick Cave y écrit ses vers. Le geste a l’insolence d’un blasphème et la douceur d’une confession, et il pose d’emblée la question qui traverse ces 190 pages, celle de savoir d’où vient ce qui monte. L’inspiration et la nausée empruntent le même chemin, de l’intérieur vers l’extérieur, avec la même urgence et la même impossibilité de se retenir. Un poète qui choisit ce réceptacle-là comme papier a déjà tout dit de ce qu’il pense du don poétique. Il vient par vagues, il vous plie en deux, il ne se commande pas, et l’on ferait mieux de préparer le récipient plutôt que de discourir sur la muse.

Ce qui commence en chronique de tournée devient très vite autre chose. Les notes de route, les chambres d’hôtel identiques, les vols du petit matin, tout cela reste présent et forme la trame basse du texte. Par-dessus se lèvent des motifs qui reviennent comme des refrains obsédants. Un garçon de douze ans grimpe un talus, marche sur un pont de chemin de fer, s’agenouille et pose l’oreille contre le rail sous un soleil dur. Une jeune fille pose un pied nu sur la rambarde. Un homme cherche à joindre au téléphone une femme lointaine et ne l’atteint jamais tout à fait. Des anges veillent, des dragons agonisent dans les roseaux au bord d’une rivière canadienne, et le poète dresse des listes, listes d’anges, listes de muses, listes de dragons, litanies patientes qui font entendre sous la langue anglaise le battement des psaumes et des généalogies bibliques. Nick Cave a grandi dans une famille anglicane et a passé son adolescence dans les chœurs de cathédrale, et cela s’entend à chaque page dans le souffle des phrases, dans le retour des invocations, dans cette manière de s’adresser à une puissance dont on ignore si elle écoute.

Le miracle de ce livre tient à ce qu’il ne s’installe jamais dans la gravité. Le sublime y coexiste avec la trivialité la plus franche, et cette cohabitation constitue toute sa morale. Le 20 juin à Milwaukee, dans une chambre d’hôtel, il se teint les cheveux d’un noir d’aile de corbeau et considère son visage vieillissant en le comparant, avec une drôlerie désarmante, à des figures qu’aucun poète lyrique n’aurait convoquées. Le même jour, un serveur lui apporte un bretzel dont la taille lui évoque une tête tranchée, et voilà l’image installée, elle ne le quittera plus. Le 27 juin il quitte Calgary, nage dans la rivière, pleure sur des souvenirs égarés et trouve sous un pont un petit dragon pâle et malade. Le 21 juillet à La Nouvelle-Orléans, une main de satin blanc sort d’une manche et se referme sur la sienne, et Bob Dylan disparaît sous la pluie diluvienne en laissant derrière lui un poète médusé. Johnny Cash apparaît dans un studio de Malibu, à demi aveugle, capable encore de chanter une ballade. Bryan Ferry, Patti Smith, Leonard Cohen, John Berryman, Sharon Olds traversent le texte comme des saints de vitrail dans une église de banlieue. Nick Cave ne cite pas ses maîtres pour orner ses marges. Il les convoque parce qu’il en a besoin, parce qu’un homme seul dans un hôtel du Midwest a besoin qu’on lui rappelle pourquoi il monte encore sur scène après trente ans.

Ce qui m’a saisi, à la relecture, c’est la place que tient dans ce livre la question du désir. Toute l’entreprise repose sur un manque, la femme lointaine à qui l’on téléphone sans parvenir à la rejoindre, et c’est de ce manque que naissent les visions. Nick Cave écrit quelque part qu’il est venu au monde dépouillé de tout, avide de tout, et que ce désir de tout finit par écarteler celui qui le porte. Voilà une phrase qui pourrait servir de blason à toute son œuvre, des hurlements du Birthday Party jusqu’aux nappes de Ghosteen. Le désir, chez lui, est une force religieuse dévoyée, une soif d’absolu qui se trompe d’objet et qui, ce faisant, produit du chant. La muse et la femme aimée y sont la même figure vue sous deux éclairages, et l’inspiration s’y confond avec l’amour physique de la manière la plus directe. Germain Nouveau, dont je parlais ici il y a peu, tenait à peu près le même discours en sonnets, et je trouve beau que l’on puisse aller du mendiant de Pourrières au chanteur de Brighton sans quitter la même montagne.

Reste ce que le livre ignorait de lui-même. Il fut écrit à l’été 2014 et publié au printemps 2015. Au mois de juillet suivant, Arthur, l’un des fils du poète, mourait à quinze ans en tombant du haut d’une falaise près de Brighton. On lit désormais autrement ce garçon debout sur un pont, cette jeune fille au pied nu posé sur une rambarde, ces enfants qui reviennent hanter les pages. Il faut se garder de toute lecture rétrospective facile, qui ferait de ces images des prophéties et transformerait une œuvre en oracle. Ce que l’on peut dire, plus sobrement, c’est que Nick Cave rôdait déjà autour de ce bord depuis toujours, que le vide sous les ponts habite ses chansons depuis quarante ans, et que la vie s’est chargée ensuite de donner à ces figures un poids qu’elles n’avaient pas demandé. Skeleton Tree, Ghosteen, puis les conversations réunies dans Faith, Hope and Carnage forment la suite de cette histoire. The Sick Bag Song en constitue la dernière page écrite avant le basculement, et cette innocence lui donne une lumière particulière, presque insoutenable.

L’édition française revient aux éditions de La Table Ronde, et la traduction à Serge Chauvin, qui enseigne la littérature et le cinéma américains à Nanterre et à qui l’on doit déjà les romans de Jonathan Coe en français. Sa tâche n’avait rien d’évident. Il fallait tenir ensemble une oralité de bord de scène, une crudité qui refuse l’euphémisme et une solennité de liturgie, sans que le passage d’un registre à l’autre ne sonne comme une faute de goût. Il y parvient avec une justesse de rythme qui laisse respirer les vers courts et rend au texte cette scansion de prêche que Cave tient de sa jeunesse anglicane. Il y a du reste une belle logique à voir ce livre atterrir là. La maison naît en 1944 autour de Roland Laudenbach, de Jean Turlais et de Roger Mouton, Cocteau lui donne son nom, Anouilh lui donne son premier livre avec Antigone, et elle accueille ensuite les hussards, Nimier, Blondin, Déon, Laurent, tous gens de panache et d’insolence. Depuis 1997, elle a repris la collection Quai Voltaire pour y loger la littérature étrangère. Un chanteur australien qui griffonne des psaumes sur des sacs à gerbe se trouve en bonne compagnie dans un catalogue bâti sur le refus des convenances littéraires. La Table Ronde avait déjà donné Mort de Bunny Munro l’an passé, et l’on devine derrière ces deux parutions successives la volonté de faire entrer durablement en français l’écrivain que le chanteur n’a jamais cessé d’être.

J’ajoute une raison plus personnelle d’aimer ce livre. Nous parlons souvent ici de la contrainte comme d’une ascèse, et de la manière dont un cadre étroit oblige la parole à se concentrer. Le haïku travaille dans dix-sept sons. Nick Cave, lui, travaille dans la surface d’un sac en papier, tenu sur un genou, à dix mille mètres, dans le vacarme des réacteurs et l’épuisement des tournées. Le résultat porte les marques de son support, il est fragmentaire, décousu, traversé de listes et de reprises, et c’est exactement ce qui le rend vivant. Aucune retouche de bureau n’aurait produit cela. Il fallait le genou, le bruit, la fatigue et le petit rectangle de papier réglementaire pour que la langue se mette à trembler de cette façon.

Lisez ce livre lentement, un sac après l’autre, une ville après l’autre, comme on écoute un disque dont on connaît chaque silence. Vous y trouverez de l’humour noir, des visions d’apocalypse, des enfants sur des ponts, des anges maladroits et un homme de cinquante-sept ans qui se demande à voix haute d’où viennent les chansons. Vous y trouverez surtout ce que la vraie poésie donne toujours et que la poésie décorative ne donne jamais, la sensation d’assister en direct à la fabrication d’une âme, avec ses ratés, ses grandeurs et ses nausées. C’est peu de dire que je l’ai aimé. Je l’ai gardé longtemps posé près du fauteuil, refermé, noir et muet, comme on garde une pierre trouvée sur un chemin.

Nick Cave, The Sick Bag Song, traduit de l’anglais (Australie) par Serge Chauvin, Éditions de La Table Ronde, collection Quai Voltaire, 2 avril 2026, 192 pages, 20 euros. Édition originale Canongate, 2015.

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