Il y a des poètes que le monde littéraire reconnaît à voix basse, comme on se confie quelque chose de précieux. Jean Grosjean est de ceux-là. Né à Paris le 21 décembre 1912, orphelin de mère à trois ans, il traverse une enfance provinciale dans le Doubs avant d’exercer le métier d’ajusteur … cette main qui sait la matière, qui connaît le poids des choses … puis de reprendre ses études et d’entrer, bachelier tardif, au séminaire Saint-Sulpice en 1933. Il est ordonné prêtre en 1939, mobilisé aussitôt, fait prisonnier en 1940. C’est dans l’enceinte d’un camp, quelque part entre Sens et la Poméranie, qu’il croise André Malraux et Claude Gallimard, rencontres qui orienteront définitivement sa vie d’écrivain.
On imagine cette scène, des hommes en captivité, la nuit froide de Poméranie, et Grosjean qui dit des poèmes. Antoine Gallimard rapporte que son père, l’entendant réciter, lui demanda « De qui est-ce ? » Et Grosjean répondit simplement « C’est de moi. » Ce fut, pour ainsi dire, le pacte. En 1946, dans la collection Métamorphoses de Jean Paulhan, paraît Terre du temps, son premier recueil, couronné du Prix de la Pléiade. Dès lors, Grosjean ne quittera plus Gallimard, ni comme auteur, ni comme lecteur, ni comme figure centrale de la NRF où il collaborera aux côtés de Marcel Arland, Dominique Aury, puis Georges Lambrichs.
Après la guerre, il renonce au sacerdoce, se marie en 1950, et acquiert une maison à Avant-lès-Marcilly, dans l’Aube, village reculé qui deviendra son refuge créatif, un ancrage dans la terre et dans le silence. Les paysages de la Champagne, comme ceux du Proche-Orient traversés en 1936-1937, Syrie, Palestine, Égypte, Irak, imprègnent désormais sa poésie d’une lumière double : celle du désert biblique et celle de la campagne française sous ses ciels d’automne. Traducteur des Prophètes, d’Eschyle et de Sophocle, du Nouveau Testament et du Coran, il est aussi ce lecteur universel pour qui les textes sacrés ne sont jamais tout à fait distincts du poème qu’il écrit le lendemain. En 1989, il crée avec J.M.G. Le Clézio la collection « L’Aube des peuples », destinée à rassembler les grands textes fondateurs de l’humanité. Jean Grosjean s’éteint le 10 avril 2006, quelques mois après la parution de son ultime recueil, La Rumeur des cortèges.
Un tournant dans l’œuvre
Publié en 1991, La Lueur des jours marque une inflexion décisive dans le parcours poétique de Jean Grosjean. Ses recueils antérieurs, Apocalypse (1962), La Gloire (1969), Élégies (1967), portaient encore l’empreinte du grand souffle épique, du lyrisme théologique, de la méditation sur l’Incarnation et la Passion. La voix y était ample, tendue vers les hauteurs. Avec La Lueur des jours, quelque chose se dépouille. Le poète, qui approche alors de ses quatre-vingts ans, tourne délibérément sa langue vers ce qu’il y a de plus humble, de plus immédiat : l’herbe, les pommes, les oiseaux, le soir qui descend sur la haie, le ciel rayé de gris et de jaune pâle.
Ce recueil est à entendre comme une conversion du regard, non du croire. Le mystique ne s’est pas affadi, il s’est intériorisé davantage. Ce qui se dévoile dans chaque poème, c’est cette conviction que le divin se manifeste précisément là où on ne l’attendait plus : dans la fragilité d’un instant, dans la saveur d’un fruit d’automne, dans le battement d’une aile invisible entre deux branches. Grosjean lui-même le formulera ainsi : « La plus grande puissance, c’est celle de l’effacement. Le divin est l’inverse du spectaculaire. »
Terre, lumière, et présence
Les poèmes de La Lueur des jours ne se donnent pas d’emblée. Ils demandent une lenteur de lecture accordée à leur propre lenteur, celle d’un pas qui s’accommode souplement des racines, des mottes, des ornières où le soir aligne ses petits feux de bivouac. Grosjean ne cherche pas l’image fracassante, le vers qui rompt, la métaphore qui s’impose. Il cherche plutôt ce que le regard ordinaire laisse passer, et qui, retenu une seconde de plus, devient lumière.
Les pommes constituent l’une des figures centrales du recueil. La pomme ici n’est pas le symbole de la chute, ou plutôt elle l’est, mais retourné, elle est ce qui reste de l’Eden après l’expulsion, le goût de la présence divine qui persiste dans la chair du monde. Les oiseaux, les arbres, les ciels d’automne, le feu qui couve sous la haie éclaircie, tout ce petit monde végétal et animal est traité avec une attention quasi franciscaine, comme si chaque créature était une parole adressée à celui qui sait encore se taire pour écouter.
Le poème « Fragilités » donne le ton de cette attention vibrante « L’heure immobile comme un talus, assise par terre avec les herbes mortes. Tâches de soleil par terre entre les ombres. Le remuement des feuilles en haut des arbres. Pureté d’un ciel posé sur nous. » On mesure ici l’épure à laquelle est parvenu Grosjean, des phrases brèves, presque nominales, qui ne commentent pas ce qu’elles voient mais le déposent sur la page avec soin, comme des objets fragiles qu’on pose sur une surface nue.
Le recueil aborde aussi, avec une franchise tranquille, la perspective de la mort. Grosjean a passé quatre-vingts ans lorsqu’il écrit ces poèmes, et la conscience de la finitude traverse le livre sans l’alourdir. « Je me retire en admirant le sommeil sans fin des coteaux, le tour quotidien du soleil et l’air qui rôde sous les feuilles. Je ne serai pas plus regretté que je n’ai été attendu excepté des buis de la tombe où pleure la bise en hiver. » Ce n’est pas de la résignation, c’est quelque chose de plus rare, une acceptation qui ne renonce pas à l’émerveillement.
Une langue épurée jusqu’à l’os
La langue de Grosjean dans La Lueur des jours est l’aboutissement d’un long travail de dépouillement. Il formule ainsi sa poétique fondamentale « L’écriture est l’art d’omettre. Dire ce n’est pas tout dire. On ne voit les astres qu’à cause du vide. On entend le langage par ses silences. » Chaque poème est construit sur ce qu’il ne dit pas autant que sur ce qu’il dit. Les blancs entre les groupes nominaux, la syntaxe qui heurte légèrement, les images qui refusent de se clore sur elles-mêmes, tout concourt à maintenir ouvert un espace de résonance dans lequel le lecteur est convié à entrer.
Ce n’est pas une poésie hermétique. Grosjean s’est détourné très tôt de la gnose et du pur symbolisme, se méfiant des gloses et des systèmes. C’est une poésie de l’immédiat, mais d’un immédiat traversé d’invisible. Le vocabulaire est souvent simple, presque paysan, les herbes mortes, le soc, la buée des bêtes, la haie, et pourtant chaque mot est choisi avec une précision de lapidaire. L’effet produit est celui d’une évidence qui étonne : on se demande comment des mots si courants peuvent porter une telle densité spirituelle.
Ce que Le Clézio en dit…
La Lueur des jours paraît en 1991 et suscite, l’année suivante, un hommage de J.M.G. Le Clézio dans la NRF (n° 479, décembre 1992) qui reste l’un des textes critiques les plus lumineux jamais consacrés à Grosjean. Le Clézio écrit « Aucun homme ne donne un tel accord entre ce qu’il est et ce qu’il écrit, aucun homme ne sait regarder le monde aujourd’hui avec un tel détachement et pourtant un tel empoignement amoureux. »
Il décrit Grosjean comme un passant qui traverse le siècle tranquillement, sans faire de bruit, mais à grandes enjambées, d’une marche ferme et sûre, comme quelqu’un qui sait où il va, le regard aux aguets, les mains libres de bagages. Le détachement de Grosjean n’est pas l’indifférence, c’est la légèreté de celui qui a fait le deuil de toute accumulation, biens, gloire, systèmes, et qui peut dès lors porter toute son attention sur le seul trésor qui ne s’achète pas, la présence au monde.
Le Clézio affirme encore que pour rejoindre véritablement Grosjean, il faut « passer par le creuset de la poésie, et non par la cuve où macère la prétendue culture ». La poésie de Grosjean est, selon lui, « la source pure, l’eau de la vérité ». Ce que La Lueur des jours offre, en ce sens, c’est moins un livre qu’une source : on y revient non pour apprendre quelque chose de nouveau, mais pour retrouver quelque chose qu’on avait oublié savoir.
À la mort du poète en 2006, Le Clézio, entre-temps Prix Nobel de littérature, écrira dans Le Monde « Jean Grosjean a laissé une empreinte ineffaçable. Dans la littérature, dans la poésie, et plus encore dans la pensée moderne. » Cet « et plus encore » dit tout.
Alors cet ouvrage est pour qui ?
La Lueur des jours est un livre pour les heures qui ne savent plus où aller. Non pas les heures de crise, mais celles plus sourdes, plus ordinaires, où l’on a perdu le fil de ce qui compte. Grosjean ne répond à aucune question, lui qui traquait le dieu vivant « comme une rivière tranquille ». Ce qu’il offre, c’est un regard lent, attentif, ouvert sur le rien qui est tout.
Ce recueil mérite d’être lu à voix haute, lentement, peut-être dehors, à l’automne, quand les pommes tombent et que la lumière penche. C’est dans cet accord entre la lecture et le monde qu’il déploie toute sa portée. Jean Grosjean y a mis ce qu’une vie entière de silence productif peut donner, la certitude que la lumière des jours, même la plus discrète, même sur le point de s’éteindre, vaut plus que tout ce qu’on pourrait chercher à sa place.
Jean Grosjean · Poème · Poesie · Poète · Poétique · Voie Poétique
