Il y a des lieux qui ne vendent pas des livres mais qui les transmettent.
La Procure, à Annecy, est tout à fait de ceux-là. Libraire … il faudrait un mot plus ancien, plus juste, quelque chose comme passeur ou veilleur. Car ici, entre les murs patinés par un siècle de lectures, les livres ne sont pas rangés, ils sont disposés comme on dispose des bougies. Recueils de poésie, textes spirituels, grands classiques, tout cohabite dans un silence qui ressemblerait presque à une prière.
Ce samedi, je suis venu y chercher ce que je viens toujours y chercher, non pas un titre précis, mais un appel. J’ai erré dans les rayons comme on erre dans une forêt familière dont on ne connaît jamais tout à fait les chemins. Emily Dickinson m’a trouvé pour un cadeau. Puis Jean Grosjean, deux fois plutôt qu’une. Grosjean, le maître silencieux de Christian Bobin, celui dont la parole ressemble à une source, elle ne fait pas de bruit, mais elle ne tarit pas.
En passant en caisse, j’ai rencontré Pierre.
Encaisser un livre, pour Pierre, ce n’est pas scanner un code-barres. C’est ouvrir un dialogue. Nous avons parlé de Bobin et de Grosjean, de Dickinson et de cette chose mystérieuse qui les relie tous trois, ce lieu du verbe, cet espace intérieur où la parole cesse d’être langage pour devenir présence. Trois poètes que tout sépare, le continent, le siècle, la langue et que tout unit, l’attention extrême portée à ce qui vibre sous les mots.
Puis Pierre m’a dit : « Vous devriez écrire. »
Nous avons souri, quand je lui ai confié que j’écrivais déjà, quelque chose a changé dans son regard. Il m’a pris par le bras littéralement et m’a entraîné au fond de sa boutique. Là, il m’a demandé un mot.
Un seul mot.
« Amour », ai-je dit. Puis aussitôt : « C’est très simple. » Et trois secondes plus tard, ce retournement que seul le verbe provoque quand on le laisse résonner : « Non… en fait, c’est très complexe. *sourire* »
Pierre a souri à son tour. Il a pris un stylo. Et sur le sac blanc de La Procure, entre les lettres imprimées de l’enseigne, il a écrit ceci :
AMOUR — Le A, Tourne, mouillé, Trempe le M, à son tour, à l’eau, en larmes, baigne mon cœur, d’un jour neuf, sous le gris de pluie.
Pierre.
Le mot que j’avais donné comme simple, puis repris comme complexe, Pierre l’avait déplié. Lettre par lettre. Comme on déploie une voile. Le A qui tourne, mouillé, qui trempe le M et tout le mot qui bascule dans l’eau, les larmes, le cœur, jusqu’à ce jour neuf aperçu sous le gris de pluie. L’amour tel que les poètes le connaissent, non pas le sentiment rose des cartes postales, mais la traversée, humide, tremblante, baptismale.
Je suis sorti de La Procure avec trois livres et un sac devenu manuscrit. Le plus beau des cinq textes que j’emportais ce jour-là n’avait pas d’ISBN.
Il y a des librairies où l’on entre pour acheter. Il y en a d’autres où l’on entre pour recevoir. La Procure, à Annecy, est une librairie où le verbe vous attend derrière la caisse et où un libraire nommé Pierre vous rappelle que le mot le plus simple du monde est aussi le plus insondable.
Si vous êtes à Annecy, je vous recommande de visiter cette très belle librairie de la vieille ville : 3 rue Jean-Jacques Rousseau, 74000 Annecy.
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