Il y a des vies qui ressemblent à des paraboles, et celle-ci commence dans la lumière blanche du Var. Germain Nouveau naît le 31 juillet 1851 à Pourrières, là où la roche renvoie le soleil et où les cigales font un bruit de fête qui ressemble à un bruit de guerre. Sa mère meurt quand il a sept ans. Son grand-père l’élève, il grandit à Aix, passe par le petit séminaire où il songe un moment à la prêtrise, enseigne une année au lycée Thiers de Marseille, puis monte à Paris à l’automne 1872 avec l’ambition et un don pour le dessin pour tout bagage. La capitale est alors une fournaise. Il publie son premier poème dans la revue d’Émile Blémont, croise Mallarmé et Richepin, fréquente les zutistes et découvre dans l’Album zutique les pièces laissées par deux absents qui ont quitté la ville, Rimbaud et Verlaine. Fin 1873, au café Tabourey, il rencontre enfin le premier. En mars 1874 ils partent ensemble pour Londres et s’installent au 178 Stamford Street, dans cette ville grise et démesurée où s’achèvent ou se recopient les Illuminations. Ce qui s’est passé entre ces deux hommes pendant ces mois-là demeure inconnu, et il est probable que cela vaut mieux. Nouveau rentre seul à Paris en juin. L’année suivante, à Bruxelles, Verlaine lui remet le manuscrit des Illuminations que Rimbaud, croisé à Stuttgart, lui destinait afin qu’il en assure la publication. Ce simple fait suffit à mesurer la confiance dont il était l’objet.
Sur cette base fragile s’est bâtie une hypothèse séduisante, celle d’un Nouveau coauteur, voire auteur, de certaines pages des Illuminations. Eddie Breuil l’a soutenue en 2014 dans Du Nouveau chez Rimbaud. La thèse mérite d’être connue, et l’honnêteté oblige à dire qu’elle n’a convaincu presque aucun spécialiste, ni André Guyaux dans son édition de la Pléiade, ni Jean-Jacques Lefrère dans sa biographie de référence, et qu’elle a été durement discutée dans les colonnes de Parade sauvage. Ce que l’on peut affirmer sans forcer, c’est que Nouveau a copié ces textes de sa main. Le reste appartient au domaine des manuscrits qui manquent encore. La légende y gagne, la vérité y perd, et le poète n’a besoin d’aucune des deux pour tenir debout.
La suite se lit comme une chute lente et volontaire. Il entre en 1878 au ministère de l’Instruction publique, donne des chroniques au Gaulois et au Figaro sous le nom de Jean de Noves, part en 1883 vers le Liban où il enseigne le français et le dessin dans la montagne, se fait renvoyer pour avoir séduit la mère d’un élève, rentre rapatrié par le consulat et publie ses Sonnets du Liban dans Le Chat noir. Professeur de dessin au collège de Bourgoin, puis au lycée Janson-de-Sailly, il est foudroyé en plein cours, en 1891, par une crise de folie mystique. On l’interne à Bicêtre. Il en sort quelques mois plus tard et prend alors la décision que rien n’annonçait, sauf tout. Il renonce à son nom, se met à mendier sur les routes, s’identifie à saint Benoît Labre, ce pèlerin du dix-huitième siècle qui avait choisi la crasse et l’errance comme voie vers Dieu. Deux pèlerinages à Rome, un à Compostelle. La légende veut que Cézanne lui ait fait parfois l’aumône sous le porche de la cathédrale Saint-Sauveur d’Aix, au sortir de la messe, et l’image est trop belle pour qu’on la vérifie sans regret. Il revient à Pourrières en 1911 et y meurt le 4 avril 1920, épuisé par un jeûne poursuivi du Vendredi saint jusqu’à Pâques, dans la misère et l’anonymat, revenu mourir là où il était né.
Le plus troublant reste que son œuvre a existé contre sa volonté. Larmandie, un collègue du ministère, fit paraître deux fois de son vivant et à son insu le corps de La Doctrine de l’Amour, sous le titre Savoir aimer en 1904, puis en 1910 sous celui des Poèmes d’Humilis, enrichi de compositions de Rodin. Nouveau lui fit un procès. La légende ajoute qu’il détruisait les exemplaires qui lui tombaient sous la main. Ce refus procédait du même mouvement intérieur qui le poussait à tendre la main sur les places, tenir la notoriété pour une vanité, le livre pour un orgueil, la gloire pour un écran dressé entre l’âme et ce qu’elle cherche. Les surréalistes l’ont exhumé. Breton l’a défendu dans les polémiques des années vingt et lui a réservé une notice dans l’Anthologie de l’humour noir, troublé par cette conversion qu’il ne parvenait pas à classer. Aragon, dans Les Lettres françaises du 7 octobre 1948, a tranché d’une formule restée célèbre, refusant de voir en lui un poète mineur ou un disciple de Rimbaud et le déclarant l’égal du second.
La Doctrine de l’Amour fut composée à Paris autour de 1879 et 1881. Le mot doctrine y prend son sens le plus ardent, celui d’une foi vécue jusqu’à l’extrême de la langue. Nouveau y déploie une théologie poétique où la chair devient le signe visible de la grâce, où les mains d’une femme se regardent avec la ferveur que l’on réserve aux plaies du Christ. La pièce des Mains compte parmi les plus étranges de tout le dix-neuvième siècle français. Il y invente une liturgie des mains féminines, il les convoque comme des objets de beauté sacrée, et sa langue y atteint une densité rare. « C’est Dieu qui fit les mains fécondes en merveilles / Elles ont pris leur neige au lys des Séraphins, / Au jardin de la chair ce sont deux fleurs pareilles, / Et le sang de la rose est sous leurs ongles fins. » Quand il écrit qu’il circule un printemps mystique dans les veines, il énonce le cœur même de son projet. La sensualité et le mystère divin forment chez lui les deux versants d’une seule montagne, qu’il escalade avec ses deux mains d’homme amoureux. Louis Forestier pose le problème avec une netteté que je n’ai lue nulle part ailleurs, en soulignant qu’on peine à concevoir qu’un même poète blasonne le corps de la femme et chante les merveilles des cieux avec une égale sincérité, et qu’autant vaudrait demander à un petit maître de composer un sermon de Bossuet. Voilà précisément l’impossibilité que Nouveau accomplit. La contradiction entre la chair et l’esprit, il la porte, il la chante, il en fait sa matière première.
Valentines forme l’autre versant du diptyque, et cette face-là est terrestre. Rentré du Liban, Nouveau rencontre à Paris, en juin 1885, une jeune femme du nom de Valentine Renault, morte deux ans plus tard à vingt-sept ans. Le recueil naît de cet amour, entre 1885 et 1887. Le ciel s’en absente, les Séraphins se taisent, il ne reste que la femme, son corps, ses yeux, sa présence désirable. Les pièces y sont plus brèves, plus vives, ciselées dans l’ironie et la fantaisie, et l’on y reconnaît le dandy bohème des cafés parisiens, celui qui connaît le plaisir et n’en éprouve nulle honte. Nouveau poussa la composition jusqu’aux épreuves d’imprimerie, qu’il corrigea de sa main, puis ajourna indéfiniment le bon à tirer. Le manuscrit a disparu, ces épreuves sont tout ce qui subsiste. Delahaye publia le recueil en 1922, deux ans après la mort du poète, dans une version que la famille fit expurger, les mots trop crus adoucis, les vers gênants supprimés par dizaines. Forestier place pourtant ces Valentines au sommet de l’œuvre et suggère qu’elles tenaient à Nouveau plus que la Doctrine elle-même. Il résume d’une phrase superbe tout le mouvement de cette vie, celui d’un homme ballotté des bras de Valentine aux bras de la Croix, en quête d’un Verbe qui serait à la fois le mot nommant la femme et le Mot créant le monde.
Ce qui fait de Germain Nouveau un poète véritable plutôt qu’un personnage de légende romantique, c’est que ses contraires ne s’annulent jamais. Ils coexistent, ils se frottent, ils produisent des étincelles. Forestier parle d’une œuvre faite de contraires, de tentatives chéries et perpétuellement reniées, d’écrits disparates et pourtant cohérents, qui crie à travers tout la recherche de la vérité. Cette cohérence sous l’apparent désordre distingue les grands poètes des versificateurs habiles. Nouveau a vécu à la lettre ce qu’il avait écrit. Aucun écart chez lui entre la page et l’existence. Il célébrait la pauvreté du Christ et la sainteté du dénuement, il a fini pieds nus sur les routes de France. Il chantait la chair, il s’y est plongé sans pruderie. Il existe une catégorie de poètes que leur époque n’a pas su reconnaître parce qu’ils étaient trop vivants pour elle, trop contradictoires, trop peu présentables. Germain Nouveau en est. Sa disparition de la Pléiade en 2009, après quatre décennies d’hébergement dans le volume consacré à Lautréamont, dit assez le sort réservé aux œuvres qui refusent l’étiquette commode.
Le volume établi par Louis Forestier pour Poésie/Gallimard en 1981 demeure l’entrée la plus juste dans cette œuvre rare. Il rassemble La Doctrine de l’Amour, les Valentines, les Dixains réalistes et les Sonnets du Liban, soit peu de pages et une densité immense. Cette collection à couverture blanche, la plus vaste bibliothèque de poésie disponible en France depuis plus d’un demi-siècle, a cette vertu de mettre à cinq ou dix euros ce que les bibliophiles se disputent en épreuves corrigées. Lisez La Doctrine de l’Amour comme on entre dans une chapelle baroque un jour d’été, les yeux grands ouverts, prêt à être renversé autant par la lumière que par l’ombre. Lisez les Valentines comme on relit une lettre d’amour trouvée par hasard, qui dit avec une simplicité désinvolte ce que l’on croyait inexprimable. Et lisez les deux ensemble, dans leur tension jamais résolue. Vous comprendrez alors ce que Breton et Aragon avaient compris avant nous. L’obscurité relative de Germain Nouveau n’est rien d’autre que sa profondeur déguisée, et le mendiant du porche de Saint-Sauveur tendait la main à des passants qui ignoraient tenir la monnaie d’un roi.
Germain Nouveau, La Doctrine de l’Amour suivi de Valentines, Dixains réalistes, Sonnets du Liban, Poésie/Gallimard, édition de Louis Forestier, 1981. Germain Nouveau (1851-1920). Pour écouter le podcast qui lui est dédié, c’est ici.