La doctrine de l’amour suivi de Valentines de Germain Nouveau

L’histoire du destinée ressemblant à une parabole…. Germain Nouveau naît le 31 juillet 1851 à Pourrières, dans ce Var provençal où la lumière tape sur la roche blanche et où les cigales font un bruit de fête qui ressemble à un bruit de guerre. Sa mère meurt quand il a sept ans. Il grandit chez son grand-père, passe par le petit séminaire d’Aix, puis par le collège Bourbon, remporte des prix, bâcle un baccalauréat, monte à Paris en 1872 avec dans les mains rien d’autre que l’ambition et un don pour le dessin. Paris, à ce moment-là, est une fournaise. Verlaine boit, Rimbaud arrive de nulle part, les cafés de la rive gauche bruissent d’une impatience qui n’a pas encore trouvé son nom. Nouveau s’y plonge avec cette ardeur un peu folle qui sera toujours sa marque.

Un soir au café Tabourey, on lui désigne un homme seul dans la salle. C’est Rimbaud. Ils se parlent. Le lendemain, ils partent ensemble pour Londres. C’est en 1874. Ils vivent trois mois au 178 Stamford Street, côte à côte dans cette ville grise et démesurée où Rimbaud écrit ou achève les Illuminations. Ce que font exactement les deux hommes pendant ces mois-là, nul ne le sait avec certitude, et c’est peut-être mieux ainsi. Ce qu’on sait, c’est que Nouveau en revient exténué et métamorphosé, que c’est lui que Rimbaud choisira pour confier le manuscrit des Illuminations à Verlaine, et que certains chercheurs contemporains, dont Eddie Breuil dans ses travaux philologiques, attribuent à Nouveau la paternité de plusieurs poèmes du recueil. Le mystère reste ouvert, comme une blessure qui fait partie du paysage.

De retour en France, il rencontre Verlaine, entre au ministère de l’Instruction publique, enseigne le dessin, voyage au Liban, collabore au Figaro sous pseudonyme, commence à rédiger La Doctrine de l’Amour vers 1878 et l’achève en 1881. Puis quelque chose se brise. En 1891, en plein cours, une crise de folie mystique le foudroie. Il est interné à Bicêtre. À sa sortie, il prend une décision que rien n’annonçait vraiment, sauf tout, il renonce à son nom, adopte le pseudonyme d’Humilis, se met à mendier sur les routes de France, s’identifie à saint Benoît Labre, ce pèlerin du XVIIIe siècle qui avait choisi la crasse et l’errance comme chemin vers Dieu. On le retrouve sous le porche de la cathédrale d’Aix, où Paul Cézanne lui fait parfois l’aumône après la messe. Il meurt à Pourrières le 4 avril 1920, dans la misère et l’anonymat, revenu mourir là où il était né.

Une œuvre que son auteur ne voulait pas

Ce qui frappe d’emblée dans le destin de l’œuvre de Germain Nouveau, c’est qu’elle a existé contre sa volonté. La Doctrine de l’Amour est publiée deux fois de son vivant, sous les titres Savoir aimer en 1904 et Poèmes d’Humilis en 1910, par un collègue du ministère, Léonce de Larmandie, qui agit sans son consentement. Nouveau le poursuivra en justice. Valentines, précieusement conservé par ses amis, ne sera publié que deux ans après sa mort. Ce refus de la publication n’est pas une coquetterie ni de la fausse modestie, c’est le même mouvement intérieur qui le pousse à mendier, considérer la notoriété comme une vanité, le livre comme un orgueil, la gloire comme un obstacle entre l’âme et ce qu’elle cherche.

Ce sont les surréalistes qui l’exhument. André Breton, dans sa conférence de Barcelone de novembre 1922, le cite parmi ces êtres rares « pour qui l’art a cessé d’être une fin ». Aragon, en 1948 dans les Lettres françaises, formule la sentence qui résume tout « Non un poète mineur, mais un grand poète. Non un épigone de Rimbaud, son égal. » L’édition que l’on tient entre les mains, établie par Louis Forestier dans la collection Poésie Gallimard, rassemble l’essentiel de ce que Nouveau a laissé, La Doctrine de l’Amour, les Valentines, les Dixains réalistes et les Sonnets du Liban. C’est peu en volume. C’est immense en densité.

Chanter Dieu comme on chante la chair

La Doctrine de l’Amour est un cycle de sonnets et de pièces en vers composé entre 1878 et 1881. Il faut entendre le mot « doctrine » dans son sens le plus ardent, non pas un exposé didactique, mais une foi vécue jusqu’à l’extrême de la langue. Nouveau y déploie une théologie poétique où le corps et l’esprit ne s’opposent pas, où la chair est le signe visible de la grâce, où les mains d’une femme peuvent être regardées avec la même ferveur que les plaies du Christ.

La pièce des Mains est l’une des plus célèbres du recueil, et l’une des plus étranges de toute la poésie française du XIXe siècle. Nouveau y invente une liturgie des mains féminines, les convoquant comme des objets de beauté sacrée, affirmant que « C’est Dieu qui fit les mains fécondes en merveilles / Elles ont pris leur neige au lys des Séraphins, / Au jardin de la chair ce sont deux fleurs pareilles, / Et le sang de la rose est sous leurs ongles fins. » Cette vision où le corps de la femme reflète la création divine, où « il circule un printemps mystique dans les veines », n’est pas une métaphore de circonstance. Elle est le cœur du projet Nouveau, montrer que la sensualité et le mystère de Dieu ne sont pas des territoires séparés, mais les deux versants d’une même montagne que le poète escalade avec ses deux mains d’homme amoureux.

Louis Forestier, dans sa présentation de l’édition, pose le problème avec netteté : « On a peine à concevoir que le même poète, avec la même sincérité, blasonne le corps de la femme en chantant les merveilles des cieux. Autant demander à un petit maître de composer un sermon de Bossuet. » Et pourtant. C’est précisément cette impossibilité que Nouveau accomplit, et c’est là son miracle. Il ne résout pas la contradiction entre chair et esprit — il la porte, il la chante, il en fait sa matière première. L’amour qu’il célèbre est à la fois érotique et christique, à la fois tendresse des corps et soif du divin, et c’est ce vertige permanent entre les deux qui donne aux poèmes leur tension singulière.

Le recueil comporte aussi des pièces directement mystiques, des chants à la Vierge, des méditations sur la pauvreté et la charité, des portraits de saints dont saint Benoît Labre — le mendiant que Nouveau sera lui-même des années plus tard. Il y a dans ces poèmes religieux une chaleur que l’orthodoxie ne suffit pas à expliquer. Ce n’est pas la piété d’un homme qui récite. C’est la prière d’un homme qui brûle.

la femme réelle et le désir terrestre

Valentines constitue l’autre face, apparemment contradictoire, du diptyque. Ces poèmes sont écrits un peu après La Doctrine de l’Amour, au moment où Nouveau tombe amoureux d’une femme prénommée Valentine, rencontrée au cabaret du Chat Noir. La tonalité change du tout au tout : ici, pas de ciel, pas de liturgie, pas de Séraphins. Seulement la femme, son corps, ses yeux, sa présence physique et désirable.

Valentines est un recueil de l’amour sensuel traité avec une légèreté qui n’exclut pas la profondeur. Les pièces y sont souvent plus courtes, plus vives, presque ciselées dans l’ironie et la fantaisie. Nouveau y montre un autre visage, celui du dandy bohème qui a vécu dans les cafés avec Verlaine et Rimbaud, qui connaît le plaisir et n’en a pas honte, qui peut regarder une femme avec le même émerveillement qu’il regarde une étoile, mais sans chercher à les confondre. Il y a dans Valentines une joie qui tranche sur la gravité de la Doctrine, une légèreté qui ne renonce pourtant pas à la beauté.

C’est Forestier qui formule le mieux le mouvement d’ensemble de toute l’œuvre « Nouveau cherche à dire ce cheminement, et à écrire ce qui le ballottera des bras de Valentine aux bras de la Croix. Il est à la recherche d’un Verbe. » Un Verbe qui serait à la fois le mot qui nomme la femme et le Mot qui crée le monde. Toute l’ambition de Germain Nouveau tient dans cette tension-là.

Un poète des contraires, chercheur d’absolu

Ce qui fait de Germain Nouveau un poète à part entière et non pas simplement un personnage de légende romantique c’est que ses contraires ne se neutralisent jamais. Ils coexistent, ils se frottent, ils font des étincelles. Louis Forestier l’a formulé avec précision : « Toute son œuvre est faite de contraires, de tentatives chéries et perpétuellement reniées, d’écrits disparates et pourtant cohérents. Au travers d’expériences diverses, elle crie la recherche de la vérité. » Cette cohérence dans l’incohérence apparente est exactement ce qui distingue les grands poètes des simples versificateurs.

Nouveau a vécu à l’extrême ce qu’il a écrit. Il n’y a chez lui aucun écart entre la vie et la page. Quand il chante la pauvreté du Christ et la sainteté du dénuement, il finira par vivre pieds nus sur les routes de France. Quand il célèbre la chair, il s’y plonge sans pruderie ni faux-semblant. C’est cela que Lovichi voit en lui quand il écrit : « Sa vie loin d’être exemplaire est cependant d’un haut exemple. On y voit comment un homme, ni meilleur ni pire qu’un autre, a eu en toutes circonstances le souci d’aller au bout de lui-même. »

Il existe une catégorie de poètes que leur époque n’a pas su reconnaître parce qu’ils étaient trop vivants pour elle, trop contradictoires, trop peu présentables. Germain Nouveau appartient à cette catégorie. Mendiant illuminé recevant l’aumône de Cézanne le matin, et auteur de sonnets sensuels d’une maîtrise formelle impeccable, il y a dans ce paradoxe quelque chose qui résiste à toute récupération, à toute mise en étiquette commode.

Ce volume Poésie Gallimard est l’entrée la plus belle et la plus complète dans cette œuvre rare. Il faut lire La Doctrine de l’Amour comme on entre dans une chapelle baroque un jour d’été : yeux grands ouverts, sens en éveil, prêt à être renversé par la lumière et par l’ombre. Il faut lire Valentines comme on relit une lettre d’amour trouvée par hasard, qui dit des choses que l’on croyait inexprimables avec une simplicité désinvolte. Et il faut lire les deux ensemble, dans leur tension non résolue, pour comprendre ce que Breton avait compris depuis longtemps : que Germain Nouveau est l’un des plus grands poètes français du XIXe siècle, et que son obscurité relative n’est que la profondeur déguisée.

Germain Nouveau, La Doctrine de l’Amour suivi de Valentines, Dixains réalistes, Sonnets du Liban Poésie Gallimard, édition de Louis Forestier Germain Nouveau (1851-1920)

Pour écouter le podcast qui lui est dédié, c’est ici : Podcast Germain Nouveau – Voie Poétique