Les mangeurs de présents – Trente siècles de poésie du côté des vaincus

Vers 700 avant notre ère, un paysan de Béotie écrit que ses juges mangent les cadeaux des riches. Il place au milieu de sa plainte un rossignol pris dans les serres d’un épervier, et il ne lui accorde pas la victoire. Aucun parti n’existe alors, aucune classe, aucun programme, pas même le mot pour dire de quel côté de la salle cet homme se serait assis.

Cet épisode bonus remonte cette lignée souterraine jusqu’à nous.

Le distique de John Ball qui embrase l’Angleterre en 1381. Les Bêcheux du Surrey retournant une terre commune en 1649. Shelley écrivant après le massacre de Peterloo un poème que personne n’ose publier. Pottier composant L’Internationale dans une cachette parisienne, quelques jours après la Semaine sanglante. Louise Michel coupant son écharpe rouge en deux pour les insurgés kanak. Gaston Couté écrivant en patois beauceron au moment où la République efface les parlers.

Puis le siècle où tout s’est joué. Maïakovski et son escalier typographique, mort d’une balle en 1930. Mandelstam décrivant les doigts d’un tyran et mourant dans un camp de transit. Brecht déclarant coupable la contemplation. Simone Weil quittant l’enseignement pour l’usine. Miguel Hernández composant une berceuse à l’oignon depuis sa prison d’Alicante. Césaire claquant la porte du Parti en 1956. Pasolini datant l’avènement d’un nouveau fascisme à la disparition des lucioles.

Un épisode qui n’épargne rien, ni les martyrs ni les crimes commis en notre nom, et qui aboutit à une conclusion inattendue. Les poèmes qui ont traversé les siècles ne sont pas ceux qui avaient raison, ce sont ceux qui étaient bien faits.

La lettre numérique