Le Grand Olympe ou Philosophie poétique de Pierre Vicot

Le Grand Olympe ou Philosophie poétique, attribué à Pierre Vicot et aujourd’hui magnifiquement restitué par les éditions BEYA grâce au travail érudit de Hans et Nadine van Kasteel, appartient à cette catégorie d’ouvrages qui ne se contentent pas de transmettre un savoir mais ils opèrent une véritable transmutation du regard. Publié pour la première fois au XVIe siècle et resté manuscrit pendant des siècles, ce texte exceptionnel constitue la première interprétation alchimique française des Métamorphoses d’Ovide, ce monument de la poésie latine que l’on croyait connaître. Sous la plume de Vicot, les fables mythologiques du poète augustéen révèlent un sens caché, une dimension hermétique insoupçonnée où les dieux de l’Olympe deviennent les allégories vivantes du Grand Œuvre, et les métamorphoses narrées par Ovide figurent les transmutations réelles que l’adepte doit accomplir pour parvenir à la Pierre philosophale. Entre poésie médiévale, exégèse alchimique et théologie secrète, Le Grand Olympe nous invite à un voyage initiatique au cœur de la philosophie hermétique de la Renaissance.

Le sceau de la tradition

La couverture de cette édition BEYA mérite qu’on s’y attarde (comme tous leurs ouvrages à vrai dire !). Sur un fond d’un blanc immaculé qui évoque le lapis albus, la Pierre blanche des alchimistes, le titre s’inscrit en caractères argentés d’une sobre élégance. Mais c’est surtout le médaillon de couleur sanguine, cette teinte qui évoque immédiatement la rubedo, l’œuvre au rouge, qui capte l’attention. On y distingue un personnage en robe (Pierre Vicot je suppose mais je n’ai pas trouvé d’info précise sur cela), coiffé d’un chapeau, tenant dans sa main gauche un bijou montré avec sa main droite. Cette vignette n’est pas un simple ornement car elle constitue un sceau, une marque d’appartenance à la tradition alchimique. Le rouge du médaillon, couleur du cinabre, annonce d’emblée que nous allons avec cet ouvrage entrer dans le domaine de l’Art sacré, celui qui transforme le vil plomb en or spirituel.

L’indication « Texte établi et introduction rédigée par Hans et Nadine van Kasteel » nous signale que nous ne sommes pas face à une simple réédition, mais à un véritable travail philologique et herméneutique. Les van Kasteel appartiennent à cette lignée de chercheurs qui, dans la continuité d’Emmanuel d’Hooghvorst et de son cercle, se sont consacrés à l’étude rigoureuse de la littérature hermétique. Leur nom garantit le sérieux de l’entreprise éditoriale et nous ne sommes ici ni dans l’ésotérisme de bazar ni dans l’érudition desséchée, mais dans cette voie médiane où l’intelligence du texte s’allie à la compréhension de son esprit. (commandé tous des éditions BEYA les yeux fermés)

Aux sources de l’alchimie française

Pour comprendre Le Grand Olympe, il faut d’abord situer son auteur dans le paysage intellectuel et spirituel de son époque. Pierre Vicot, dont le nom apparaît aussi sous la forme Pierre de Vitecoq dans certains manuscrits, était un prêtre normand qui vécut au XVIe siècle, cette période effervescente où la Renaissance redécouvrait simultanément l’Antiquité classique et les textes hermétiques du Corpus Hermeticum. Mais Vicot n’était pas un érudit solitaire. Il faisait partie d’un cercle remarquable connu sous le nom des « trois compagnons normands » ou « alchimistes de Flers », du nom de cette ville de l’Orne qui fut leur lieu de résidence.

Ces trois compagnons étaient Nicolas Grosparmy (ou de Grosparmy), gentilhomme et comte de Flers, homme de grande culture et mécène des arts hermétiques, Nicolas Le Valois (ou Noël Le Vallois), gentilhomme compagnon de Grosparmy et Pierre Vicot lui-même, qui se présentait comme « prestre, serviteur domestique » des deux précédents. Cette formule d’humilité ne doit pas nous tromper car Vicot était le savant du groupe, celui qui maîtrisait le latin, qui connaissait la littérature antique et qui possédait cette « science cabalistique » dont témoigne amplement Le Grand Olympe. La configuration de ce trio rappelle d’autres fraternités alchimiques de l’époque, où un noble protecteur, un compagnon fidèle et un savant prêtre unissaient leurs efforts pour poursuivre le Grand Œuvre.

L’historien de l’ésotérisme François Secret et le chercheur Didier Kahn, qui ont tous deux consacré d’importants travaux aux alchimistes de Flers, s’accordent pour situer l’activité de Vicot dans la seconde moitié du XVIe siècle, période où l’alchimie connaît en France un véritable âge d’or. C’est l’époque où circulent les grands traités hermétiques, où se constituent des bibliothèques d’ouvrages ésotériques, où les aristocrates éclairés financent des laboratoires et protègent les adeptes. Dans ce contexte, Vicot apparaît comme une figure majeure, quoique discrète, de la transmission alchimique en langue française.

Car Vicot n’est pas seulement l’auteur du Grand Olympe. On lui attribue également le Secret Compendium ou La Clef du Trésor des Trésors, le Mémorial d’Alchimie et la Lettre philosophique, trois textes qui ont été édités ou commentés par Emmanuel d’Hooghvorst dans les années 1980. Cet ensemble constitue un corpus cohérent qui révèle un penseur original, capable de dialoguer avec toute la tradition hermétique, de l’Égypte antique à la Kabbale hébraïque en passant par l’alchimie arabe, tout en restant fidèle à l’orthodoxie chrétienne. Car c’est là un trait essentiel de Vicot, en tant que prêtre catholique, il n’oppose jamais l’alchimie à la foi. Au contraire, il voit dans l’Art d’Hermès une voie de dévoilement des mystères de la Création, une théologie naturelle qui complète la théologie révélée.

Structure et architecture de l’œuvre

Le Grand Olympe se présente comme une œuvre tripartite, dont la structure même reflète le principe alchimique de la triple cuisson et des trois œuvres (nigredo, albedo, rubedo). L’ouvrage comprend :

Premièrement, un poème de 2 376 vers octosyllabiques à rimes plates, qui constitue le corps principal de l’ouvrage. Ce poème n’est pas, contrairement à ce que pourrait laisser penser le sous-titre, une traduction fidèle des Métamorphoses d’Ovide. Il s’agit plutôt d’une adaptation très libre, d’une transposition créatrice où Vicot choisit certains épisodes des Métamorphoses, en néglige d’autres, et réordonne le tout selon une logique qui n’est plus narrative mais initiatique. Les 2 376 vers ne suivent pas l’ordre linéaire du texte ovidien, ils composent un itinéraire spirituel, un chemin qui mène le lecteur des ténèbres de l’ignorance à la lumière de la gnose alchimique.

Le choix de l’octosyllabe à rimes plates n’est pas fortuit. C’est le mètre traditionnel de la poésie didactique médiévale française, celui du Roman de la Rose, celui des fabliaux et des vies de saints. En adoptant cette forme, Vicot se situe délibérément dans la continuité de la grande tradition poétique française plutôt que dans l’imitation des humanistes latins de son temps. L’octosyllabe possède aussi des vertus mnémotechniques : sa régularité rythmique facilite la mémorisation, qualité précieuse pour un enseignement oral qui se transmettait de maître à disciple.

Deuxièmement, une suite de commentaires en prose, chacun portant sur un ou plusieurs vers du poème. Ces commentaires constituent le cœur herméneutique de l’ouvrage. C’est là que Vicot dévoile progressivement les clés de lecture alchimique des fables d’Ovide. Prenons un exemple, lorsque Ovide raconte comment Apollon poursuit la nymphe Daphné qui, pour lui échapper, se transforme en laurier, le lecteur moderne y voit une simple histoire d’amour impossible. Mais le commentaire de Vicot révèle que Daphné figure la matière volatile que le feu philosophique (Apollon) doit « fixer » pour qu’elle devienne l’arbre des philosophes, toujours vert, dont les feuilles couronnent les vainqueurs de l’Art. Chaque métamorphose ovidienne recèle ainsi un enseignement alchimique précis sur les opérations du Grand Œuvre.

Troisièmement, des annotations complémentaires, tantôt rattachées à un passage du poème, tantôt à un commentaire. Ces notes témoignent de l’érudition prodigieuse de Vicot. On y trouve des références à la Kabbale hébraïque, à l’hermétisme égyptien, aux Pères de l’Église, aux philosophes néoplatoniciens, aux auteurs arabes comme Geber ou Avicenne, aux alchimistes médiévaux comme Arnaud de Villeneuve ou Raymond Lulle. Vicot mobilise tout le savoir de son temps pour éclairer son propos. Ces annotations fonctionnent comme des ponts jetés entre différentes traditions ésotériques, révélant l’unité profonde de la philosophia perennis.

La disposition matérielle originale du manuscrit est remarquable. Le texte se présentait en trois colonnes, le poème au centre, les commentaires à gauche, les annotations à droite. Cette mise en page évoque immédiatement la structure de la Torah dans les éditions rabbiniques, où le texte sacré est entouré des commentaires talmudiques. Elle suggère que Le Grand Olympe doit se lire comme un texte sacré, comme une Écriture à déchiffrer par strates successives.

La révélation d’un sens caché

La thèse centrale de Vicot, qui peut paraître audacieuse au lecteur moderne, est qu’Ovide était un initié, un adepte qui a dissimulé dans ses Métamorphoses un enseignement alchimique complet. Cette idée n’est pas une invention de Vicot. Elle s’inscrit dans une longue tradition d’interprétation allégorique des mythes antiques qui remonte au moins aux néoplatoniciens de l’Antiquité tardive. Déjà Porphyre, dans son Antre des Nymphes, montrait comment un simple passage de l’Odyssée pouvait receler des vérités métaphysiques profondes. Les Pères de l’Église eux-mêmes, tout en condamnant le paganisme, reconnaissaient que les fables antiques contenaient, sous le voile de l’idolâtrie, certaines vérités philosophiques.

Mais Vicot va plus loin. Pour lui, Ovide n’a pas simplement intégré par hasard quelques symboles alchimiques dans son œuvre. Il a délibérément composé les Métamorphoses comme un traité d’alchimie déguisé. Vicot écrit dans son poème :

« Car il n’a point eu d’autre intence
Que cette moult noble science.
Mais, comme dit est, les auteurs,
Faute d’entendre, sont fauteurs
Et ne comprennent pas les choses
Qui dans Olympe sont encloses. »

En d’autres termes, les commentateurs ordinaires d’Ovide se trompent parce qu’ils ne possèdent pas la clé alchimique. Ils lisent les Métamorphoses comme de jolies histoires mythologiques, alors qu’il s’agit en réalité d’un manuel opératoire codé. Cette lecture peut sembler fantaisiste, mais elle s’appuie sur une conviction profonde de la pensée hermétique. Les Anciens, détenteurs d’une sagesse primordiale, ont transmis leur savoir de manière voilée pour le protéger des profanes. Le mythe n’est pas une fiction gratuite, mais un langage symbolique rigoureux.

Vicot identifie dans les Métamorphoses les grandes étapes du Grand Œuvre. La descente d’Orphée aux Enfers pour chercher Eurydice figure la calcination de la matière, sa descente dans la noirceur de la putréfaction. La métamorphose de Narcisse en fleur illustre la sublimation, le passage de la forme corporelle à la forme spirituelle. Le mythe de Midas, qui transforme tout ce qu’il touche en or mais ne peut plus se nourrir, avertit contre la tentation de l’or vulgaire l’alchimiste ne cherche pas l’enrichissement matériel, mais la transmutation spirituelle. Les amours de Jupiter, qui se transforme tour à tour en taureau, en cygne, en pluie d’or, représentent les différents états de la matière au cours de l’œuvre : fixe (taureau), volatile (oiseau), liquide (pluie).

Cette herméneutique alchimique des Métamorphoses a été confirmée et approfondie au XXe siècle par Emmanuel d’Hooghvorst, dont l’étude sur l’épisode de Midas est citée dans la présentation de l’édition Beya. D’Hooghvorst, qui fut l’un des plus grands hermétistes du siècle dernier, a montré que la lecture de Vicot n’était pas fantaisiste mais s’appuyait sur une connaissance précise de la symbolique alchimique et sur une compréhension profonde de la pensée antique. Le fait qu’un érudit de cette stature ait validé l’approche de Vicot donne à Le Grand Olympe une légitimité intellectuelle indéniable.

Quand les dieux deviennent matières

Le génie de Vicot est d’avoir élaboré ce qu’on pourrait appeler une « mythographie alchimique », c’est-à-dire un système cohérent de correspondances entre les figures mythologiques et les substances ou opérations du laboratoire. Cette mythographie ne se limite pas aux Métamorphoses d’Ovide. Le Grand Olympe offre également la première interprétation alchimique des Emblèmes d’André Alciat, ce recueil d’emblèmes humanistes publié en 1531 qui connut un immense succès. Vicot montre comment les images énigmatiques d’Alciat, qui semblent n’être que des jeux d’esprit érudits, dissimulent en réalité des instructions précises sur le Grand Œuvre.

Plus remarquable encore, Le Grand Olympe contribue au développement du mythe de Nicolas Flamel, le célèbre libraire parisien que la tradition a transformé en archétype de l’alchimiste français. Vicot établit des parallèles entre certains épisodes des Métamorphoses et les récits légendaires sur Flamel, suggérant que ce dernier avait lui aussi compris le sens caché du texte d’Ovide. Cette connexion entre Flamel et Ovide peut sembler artificielle, mais elle révèle une dimension essentielle de la pensée hermétique, l’idée que tous les adeptes, quelle que soit leur époque, participent d’une même tradition unifiée, transmettent un même enseignement sous des formes diverses.

Les divinités olympiennes elles-mêmes reçoivent chez Vicot une signification alchimique précise. Jupiter, maître de l’Olympe, représente le Soufre philosophique, principe actif et masculin. Junon, son épouse jalouse, figure le Mercure philosophique, principe passif et féminin qui doit être « épousé » au Soufre. Apollon, dieu de la lumière, symbolise le Feu secret qui active toutes les opérations. Diane, déesse lunaire, correspond à l’Argent vif. Mars incarne le Fer des sages. Vénus figure le Cuivre philosophique. Saturne, le vieux dieu dévorant ses enfants, représente le Plomb qui doit être régénéré.

Cette transposition peut sembler arbitraire, mais elle obéit à une logique rigoureuse fondée sur les attributs mythologiques de chaque divinité et sur les propriétés des métaux correspondants dans l’astrologie traditionnelle. Jupiter/étain est expansif et jovial. Mars/fer est belliqueux et dur. Vénus/cuivre est associé à la beauté et à la couleur verte. Saturne/plomb est lourd, sombre, mélancolique. En établissant ces correspondances, Vicot ne fait que rendre explicite un réseau symbolique qui existait déjà implicitement dans la pensée antique et médiévale.

La dimension philosophique

Au-delà de l’interprétation alchimique des mythes, Le Grand Olympe propose une véritable philosophie de la métamorphose. Pour Vicot, la transformation n’est pas un phénomène accidentel ou miraculeux mais elle constitue la loi fondamentale du cosmos. Toute la nature est en perpétuelle métamorphose. Les substances minérales évoluent lentement dans les entrailles de la Terre, passant du vil plomb à l’or parfait sur des cycles de millénaires. Les plantes germent, croissent, fleurissent, fructifient et meurent pour renaître. Les animaux naissent, grandissent, se reproduisent et périssent. L’homme lui-même subit d’incessantes transformations physiques et spirituelles de la conception à la mort.

Cette vision transformiste de la nature n’a rien de commun avec l’évolutionnisme darwinien qui apparaîtra trois siècles plus tard. Pour Vicot, les métamorphoses ne sont pas des adaptations aléatoires mais des actualisations de formes préexistantes en puissance dans la matière. La pensée de Vicot s’inscrit dans la tradition aristotélicienne de l’hylémorphisme où toute substance est composée d’une matière (hylè) et d’une forme (morphè). La métamorphose consiste en un changement de forme, la matière demeurant la même. Ainsi, quand Daphné se transforme en laurier, sa matière corporelle persiste, mais sa forme humaine cède la place à une forme végétale.

Cependant, Vicot enrichit cette ontologie aristotélicienne d’éléments néoplatoniciens et hermétiques. Pour lui, les formes ne sont pas simplement des structures immanentes à la matière mais elles émanent d’archétypes transcendants situés dans le monde intelligible, dans cet Olympe spirituel qui donne son titre à l’ouvrage. L’Olympe des dieux n’est pas un lieu physique situé au sommet d’une montagne grecque, c’est le royaume des Idées platoniciennes, des formes éternelles et immuables dont les formes sensibles ne sont que des reflets éphémères. Le Grand Œuvre alchimique consiste précisément à ramener la matière corruptible à son archétype incorruptible, à faire coïncider le monde d’ici-bas avec le monde d’en-haut.

Cette philosophie de la métamorphose a des implications anthropologiques profondes. Si toute la nature est sujette à transformation, l’homme l’est également. Mais contrairement aux autres créatures qui subissent passivement leurs métamorphoses, l’homme possède le pouvoir de diriger consciemment sa propre transformation. C’est là le sens ultime de l’alchimie, elle n’est pas seulement un art de transmuter les métaux, mais une voie de perfectionnement humain. L’adepte qui parvient à fabriquer la Pierre philosophale se transforme lui-même spirituellement. Il devient ce que les alchimistes nomment un « homme régénéré », un être qui a actualisé toutes ses potentialités et rejoint son archétype divin.

La dimension spirituelle et théologique

Vicot n’était pas simplement un érudit fasciné par l’Antiquité païenne, il était prêtre catholique, homme d’Église, fidèle à l’orthodoxie. Comment pouvait-il concilier sa foi chrétienne avec l’étude des mythes païens et la pratique de l’alchimie, souvent suspectée d’hérésie ?

La réponse de Vicot est subtile et profonde. Pour lui, les mythes païens ne sont pas de pures fictions inventées par l’imagination débridée des poètes. Ils constituent des fragments déformés d’une Révélation primordiale que Dieu aurait accordée à l’humanité avant le Déluge. Cette Révélation, transmise d’abord à Adam puis aux patriarches antédiluviens comme Hénoch, contenait toute la science divine, y compris la connaissance de l’alchimie. Après le Déluge, cette sagesse primordiale se dispersa parmi les différents peuples, prenant des formes diverses selon les cultures. En Égypte, elle devint l’hermétisme. En Grèce, elle se transmuta en philosophie platonicienne et en mythologie poétique. En Israël, elle se préserva sous forme de Kabbale.

Cette théorie d’une « philosophie éternelle » (philosophia perennis) commune à toutes les traditions permet à Vicot de lire les Métamorphoses comme un texte pré-chrétien qui annonce obscurément les vérités du Christianisme. Les métamorphoses d’Ovide préfigurent les transformations opérées par le Christ : la mort et la résurrection, la transsubstantiation eucharistique où le pain et le vin deviennent Corps et Sang du Christ, la transformation des pécheurs en saints par la grâce. L’alchimie elle-même, avec sa promesse de transmutation du vil en noble, n’est qu’une parabole naturelle de la Rédemption spirituelle.

Vicot établit des parallèles explicites entre le Grand Œuvre alchimique et l’œuvre de Salut accomplie par le Christ. La Pierre philosophale, capable de guérir tous les maux et de conférer l’immortalité, préfigure le Christ, véritable Pierre angulaire et remède universel contre le péché. Le processus de fabrication de la Pierre, qui implique de « tuer » la matière première, de la faire pourrir dans la noirceur, puis de la ressusciter en blanc et finalement en rouge, mime la Passion du Christ : crucifixion, mise au tombeau, résurrection, Pentecôte du feu de l’Esprit. La teinture de projection, cette poudre rouge obtenue au terme de l’œuvre qui transforme instantanément le plomb en or, correspond au Sang rédempteur du Christ qui lave les péchés et régénère les âmes.

Cette théologie alchimique n’est pas une simple allégorie morale. Pour Vicot et les alchimistes chrétiens de son temps, il existe une correspondance réelle, ontologique, entre les opérations du laboratoire et les mystères de la foi. L’univers entier est un vaste système de correspondances où le macrocosme (le cosmos) se reflète dans le microcosme (l’homme) et où le monde matériel renvoie constamment au monde spirituel. L’alchimie enseigne à lire ces correspondances, à déchiffrer le « Livre de la Nature » que Dieu a écrit en parallèle au Livre des Écritures saintes.

Cette vision sacramentelle de la nature rapproche Vicot de certains mystiques rhénans comme Maître Eckhart ou Jacob Boehme. Comme eux, il voit dans chaque créature une théophanie, une manifestation du divin. La matière n’est pas un obstacle à la spiritualité mais son support nécessaire. C’est en travaillant patiemment sur la matière, qu’elle soit minérale dans le creuset alchimique ou psychologique dans l’âme, que l’adepte s’approche de Dieu. L’alchimie devient ainsi une forme de prière active, un culte rendu au Créateur par la co-création avec Lui.

La postérité du Grand Olympe

Le Grand Olympe n’est pas resté une curiosité isolée. L’ouvrage a circulé sous forme manuscrite pendant des siècles, recopié précieusement par les amateurs d’alchimie. Plusieurs versions manuscrites sont conservées à la Bibliothèque de l’Arsenal et à la Bibliothèque nationale de France, témoignant de l’intérêt soutenu qu’il a suscité. Au XXe siècle, le texte a été redécouvert par Emmanuel d’Hooghvorst et son cercle, ces hermétistes belges qui ont consacré leur vie à l’étude rigoureuse de la littérature alchimique. D’Hooghvorst a publié en 1988 le Mémorial d’alchimie et la Lettre philosophique de Pierre Vicot, accompagnés de commentaires érudits qui ont renouvelé l’approche du texte.

En 2001, une thèse de doctorat soutenue à l’Université Paris-Nanterre par un chercheur spécialisé a proposé une édition critique complète du Grand Olympe, avec étude historique, philologique et alchimique. Cette thèse, qui fait désormais autorité, a confirmé l’importance majeure de Vicot dans l’histoire de l’alchimie française. Elle a montré que Le Grand Olympe constitue non seulement la première interprétation alchimique française des Métamorphoses, mais aussi un jalon essentiel dans le développement de ce qu’on pourrait appeler une « théologie alchimique » proprement française.

L’édition Beya de 2017, établie par Hans et Nadine van Kasteel, rend enfin accessible au grand public cultivé ce texte qui était jusqu’alors réservé aux spécialistes. Cette édition, soigneusement annotée et introduite, permet à tout lecteur sérieux d’entrer dans l’univers de Vicot sans se perdre dans les méandres de la symbolique hermétique. Les van Kasteel, héritiers spirituels de d’Hooghvorst, ont accompli un travail remarquable de transmission, respectant à la fois la lettre du texte et son esprit initiatique.

L’actualité de Le Grand Olympe n’est pas seulement historique ou philologique. À une époque où la pensée occidentale semble avoir perdu toute dimension symbolique et sacramentelle, où la nature est réduite à un réservoir de ressources exploitables, où la matière n’est plus qu’un agrégat d’atomes sans signification, l’œuvre de Vicot nous rappelle qu’il existe d’autres manières de voir le monde. La vision alchimique, avec son sens aigu des correspondances et des transmutations, avec sa conviction que la matière est vivante et porteuse de sens, offre une alternative à la fois au matérialisme réductionniste et au spiritualisme désincarné.

En conclusion

En refermant Le Grand Olympe, on ne peut s’empêcher de méditer sur la portée contemporaine de cette œuvre. À l’heure de la crise écologique, alors que notre rapport instrumental à la nature révèle ses limites catastrophiques, la vision alchimique d’un cosmos vivant, intelligent, traversé de correspondances subtiles, pourrait inspirer une écologie véritablement spirituelle. L’alchimie ne traite pas la matière comme un objet inerte à manipuler, mais comme un sujet avec lequel entrer en dialogue. L’adepte ne force pas la nature mais il collabore avec elle, il épouse ses rythmes, il l’aide à accomplir ce qu’elle tend naturellement à réaliser.

Pour les chercheurs de sens, pour ceux qui pressentent que le monde visible renvoie à un invisible qui le fonde, pour les amateurs de poésie qui savent que le mythe dit plus vrai que l’histoire factuelle, pour les héritiers de la grande tradition hermétique qui va d’Hermès Trismégiste à Jung en passant par Paracelse et Fulcanelli, Le Grand Olympe constitue un trésor. C’est un livre à lire lentement, à méditer vers après vers, à relire plusieurs fois car il ne livre ses secrets qu’à ceux qui acceptent de le fréquenter longuement.

L’édition Beya, avec ses 188 pages denses et rigoureuses, avec l’introduction érudite des van Kasteel, offre tout ce qu’il faut pour entreprendre cette lecture initiatique. Elle s’adresse à un public cultivé mais non spécialisé, à ces lecteurs que Vicot lui-même appelait « les amateurs de la vérité » plutôt que les « sophistes » enfermés dans leur savoir livresque.

Informations éditoriales :

  • Titre complet : Le Grand Olympe ou Philosophie poétique
  • Auteur : Pierre Vicot (XVIe siècle)
  • Éditeur : Beya Éditions – Site de l’éditeur
  • Collection : Beya, n°22
  • Texte établi et introduction : Hans et Nadine van Kasteel
  • Année de publication : 2017
  • Format : Relié, 188 pages

À propos de Beya Éditions :

Les éditions Beya, basées en Belgique, se consacrent à la publication de textes hermétiques, alchimiques et ésotériques de haute qualité. Leur catalogue comprend des éditions critiques de manuscrits anciens, des études contemporaines sur la tradition hermétique, et des traductions d’œuvres ésotériques majeures. La collection dont fait partie Le Grand Olympe vise à rendre accessible au public francophone le patrimoine hermétique européen, souvent dispersé dans des bibliothèques spécialisées ou conservé sous forme manuscrite.

Pour commander cet ouvrage : Rendez-vous directement sur le site des éditions Beya

ATTENTION : Le Grand Olympe ou Philosophie poétique n’est pas un livre comme les autres. C’est un compagnon de route pour qui s’engage sur le chemin de la connaissance hermétique, un guide pour qui cherche à déchiffrer le langage symbolique de la nature, un miroir où l’âme peut contempler ses propres métamorphoses. Entre poésie médiévale et science sacrée, entre mythologie antique et théologie chrétienne, entre laboratoire et oratoire, Vicot nous invite à renouer avec cette sagesse intégrale où l’intelligence s’unit à l’imagination, où la raison dialogue avec le symbole, où la matière révèle l’esprit qui l’anime. Dans l’ordre des choses, je vous propose de lire avant toute chose le long poème d’Ovide « Les métamorphoses » et ses 11 995 vers, puis de vous lancer dans l’étude du Grand Olympe. Bonne route sur la Voie Poétique…

David

Poète, Philosophe & humaniste, je tisse et partage mon univers contemplatif et symbolique au travers des sites VoiePoetique.com & Haijin.fr

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