Il est de ces livres qui ne se contentent pas d’enrichir la littérature mais qui plutôt la refondent, bouleversent ses codes, ouvrent des territoires inexplorés. Feuilles d’herbe de Walt Whitman appartient à cette catégorie rarissime d’œuvres qui changent le cours de la poésie. Publié pour la première fois en 1855 dans l’indifférence générale, ce recueil ne cessa de croître et de se transformer tout au long de la vie du poète, jusqu’à l’édition dite « du lit de mort » en 1891-1892. Whitman y invente rien de moins qu’une poésie nouvelle, libérée des contraintes métriques traditionnelles, emportée par le souffle du verset biblique, célébrant la démocratie, le corps, la nature, l’Amérique dans ce qu’elle a de plus vaste et contradictoire. Le « je » whitmanien n’est pas celui d’un individu isolé mais celui d’une conscience universelle qui contient tous les êtres, toutes les expériences, tous les possibles. Cette édition de la collection Points Poésie, établie et traduite par Roger Asselineau, le grand spécialiste français de Whitman, nous offre une sélection substantielle de cette œuvre-fleuve. Le visage du poète en couverture nous regarde avec une sérénité patriarcale. Barbe blanche, cheveux longs, regard lumineux. Whitman à la fin de sa vie, devenu prophète et sage, incarnation vivante de l’idéal démocratique américain. Nous voici face à l’un des monuments de la modernité poétique, l’œuvre qui inspira des générations de poètes, de Neruda à Ginsberg, de Pessoa à Pasolini.
Le sage d’Amérique
La couverture frappe d’emblée par la présence magnétique du visage de Whitman. Cette photographie, probablement prise dans les années 1880, nous montre le poète vieillissant, mais habité d’une force tranquille. La barbe opulente, blanche comme neige, encadre un visage creusé par les ans mais éclairé d’une douceur bienveillante. Les cheveux longs, presque christiques, tombent sur les épaules vêtues d’une simple chemise blanche au col ouvert. Rien d’apprêté, rien de mondain, Whitman cultive cette apparence de simplicité rustique, d’homme du peuple transfiguré en sage.
Le regard surtout captive. Les yeux de Whitman nous fixent avec une intensité douce, presque hypnotique. On y lit la bienveillance, la compréhension universelle, cette capacité qu’il revendiqua toute sa vie d’accueillir en lui tous les êtres. Ce n’est pas le regard d’un intellectuel coupé du monde, mais celui d’un homme qui a vécu, souffert, aimé, qui a soigné les blessés de la guerre de Sécession, qui a connu la pauvreté et l’échec, la gloire tardive et la solitude. Ce visage est devenu icône, l’incarnation même du poète démocratique, du barde américain qui chante l’humanité entière.
Le choix graphique de mettre le nom « Whitman » en lettres roses vives, presque flamboyantes, crée un contraste saisissant avec la photographie en noir et blanc. Cette couleur éclatante, résolument contemporaine, évoque la vitalité, la sensualité, la célébration du corps que l’œuvre déploie. Elle rappelle aussi que Whitman, malgré son apparence de patriarche biblique, fut un poète de l’éros, de la chair, du désir. Les lettres stylisées, disposées verticalement, donnent une impression de mouvement ascendant comme une élévation, une montée vers le cosmos que tant de poèmes whitmaniens célèbrent.
Le titre original, Leaves of Grass, traduit par « Feuilles d’herbe », s’inscrit sobrement en caractères noirs. Cette expression magnifique condense toute la poétique de Whitman, l’herbe, la plus humble des plantes, celle qui pousse partout, sous tous les climats, piétinée et toujours renaissante, devient métaphore de la démocratie, de l’égalité fondamentale de tous les êtres. Les feuilles d’herbe sont aussi les pages du livre, offertes au vent de la lecture. Cette modestie assumée, choisir l’herbe plutôt que la rose ou le lys, traduit le refus whitmanien de toute hiérarchie esthétique ou sociale.
Chanter le corps électrique de l’Amérique
Walter Whitman naquit le 31 mai 1819 à West Hills, Long Island, dans une famille modeste d’agriculteurs et d’artisans. Son père, charpentier, déménagea la famille à Brooklyn quand Walt avait quatre ans. L’enfance fut frugale mais heureuse. Whitman quitta l’école à onze ans pour travailler, exerçant divers métiers : clerc d’avocat, apprenti typographe, instituteur dans des écoles rurales. Cette éducation lacunaire, loin des académies et des universités, marqua profondément sa vision de la poésie : il ne serait pas un érudit mais un poète du peuple, parlant la langue du commun.
Journaliste à partir des années 1840, il fonda plusieurs journaux éphémères, écrivit des articles politiques, des reportages, une nouvelle sentimentale. Mais rien encore n’annonçait le génie poétique qui allait éclore. Whitman vécut intensément la vie urbaine de Brooklyn et Manhattan, il fréquentait les théâtres, l’opéra qu’il adorait, les omnibus où il conversait avec les conducteurs, les quais grouillants de dockers et de marins. Cette immersion dans la foule new-yorkaise nourrit sa vision démocratique, l’Amérique n’était pas une abstraction mais cette multitude concrète, bigarrée, vivante.
L’événement fondateur de sa vie littéraire survint en 1855. À trente-six ans, Whitman publia à compte d’auteur la première édition de Feuilles d’herbe, un mince volume de douze poèmes, sans nom d’auteur sur la couverture, orné d’un portrait gravé montrant Whitman en ouvrier décontracté, chapeau sur la tête, chemise ouverte. Ce livre étrange, imprimé avec soin par Whitman lui-même qui connaissait l’art typographique, passa totalement inaperçu. Un seul lecteur illustre le remarqua : Ralph Waldo Emerson, le grand philosophe transcendantaliste, qui écrivit à Whitman une lettre enthousiaste « Je vous salue au début d’une grande carrière. »
Cette reconnaissance n’empêcha pas les années suivantes d’être difficiles. Whitman publia plusieurs éditions augmentées de Feuilles d’herbe en 1856, 1860, mais l’accueil critique resta glacial. On reprocha à cette poésie son immoralité, la célébration du corps, du désir sensuel , son absence de forme, plus de rimes, plus de mètres réguliers, sa boursouflure rhétorique. Whitman persévéra, certain de sa mission, celle de créer la poésie américaine, distincte des modèles européens, enracinée dans l’expérience démocratique et la vastitude du continent.
La guerre de Sécession (1861-1865) transforma Whitman. Apprenant que son frère George avait été blessé au combat, il partit à Washington. Il y resta pendant trois ans, travaillant comme infirmier volontaire dans les hôpitaux militaires. Cette expérience le marqua à jamais, il soigna des milliers de soldats blessés, nordistes comme sudistes, assista à d’innombrables morts, consola, écrivit des lettres pour les illettrés, offrit sa présence à ces jeunes hommes mourants. De cette plongée dans l’horreur et la compassion naquirent Drum-Taps (1865) et l’élégie sublime sur la mort de Lincoln, « When Lilacs Last in the Dooryard Bloom’d ».
Après la guerre, Whitman travailla dans divers bureaux gouvernementaux à Washington. En 1873, il fut frappé d’une attaque cérébrale qui le laissa partiellement paralysé. Il se retira à Camden, New Jersey, où il vécut ses dernières années dans une maison modeste, entouré d’amis fidèles. Ces années furent celles d’une reconnaissance progressive : en Europe, des poètes et critiques découvraient son génie ; en Amérique, une jeune génération le vénérait comme le père fondateur de la poésie moderne. Whitman ne cessa jamais de réviser Feuilles d’herbe, ajoutant de nouveaux poèmes, modifiant les anciens. L’œuvre devint organisme vivant, croissant comme l’herbe qu’elle célébrait.
Il mourut le 26 mars 1892, à Camden, entouré de disciples. Ses funérailles rassemblèrent des milliers de personnes. Le prophète de la démocratie était devenu figure nationale, symbole d’une Amérique idéale, généreuse, ouverte, fraternelle, que la réalité démentait souvent mais que la poésie maintenait vivante.
Le cosmos dans le vers
Ouvrir Feuilles d’herbe, c’est être emporté par un torrent verbal d’une puissance stupéfiante. Dès « Song of Myself », le poème-fleuve qui ouvre le recueil, Whitman lance sa déclaration fondatrice « Je me célèbre et me chante moi-même, Et ce que j’assume, vous l’assumerez, Car chaque atome qui m’appartient vous appartient tout autant. » Ces vers inauguraux énoncent le paradoxe central de l’œuvre, un « je » qui est en même temps « nous », un individu qui contient la multitude. Whitman invente un lyrisme démocratique où le moi poétique se dilate jusqu’à embrasser l’humanité entière.
Le vers de Whitman bouleverse toutes les conventions. Plus de rimes, plus de mètres réguliers il adopte le verset libre, inspiré des rythmes bibliques, des psaumes et des prophètes hébreux. Ces longues lignes se déploient en vagues successives, portées par des répétitions, des anaphores, des énumérations qui créent une musique incantatoire. « J’entends l’Amérique chanter, les chants variés que j’entends… » la litanie de Whitman accumule les voix, les métiers, les existences, construisant une symphonie polyphonique où chacun apporte sa note unique.
L’énumération devient chez Whitman un procédé poétique central. Il catalogue, liste, dénombre : les métiers, les paysages, les corps, les villes, les animaux, les plantes. Ces inventaires pourraient sembler fastidieux; ils sont au contraire vertigineux. Chaque nom évoqué ouvre un monde, suggère une vie entière. Le boucher, la prostituée, le président, l’esclave en fuite, tous reçoivent la même attention, la même dignité poétique. Cette égalité littérale est politique, affirmation que toute existence humaine mérite d’être chantée.
Le corps occupe une place centrale, scandaleuse pour l’époque victorienne. Whitman célèbre « le corps électrique », la chair dans sa matérialité, sa sensualité. Les poèmes du cycle « Enfants d’Adam » et « Calamus » chantent l’éros hétérosexuel et homosexuel avec une franchise qui valut au livre d’être censuré. « Je chante le corps électrique », affirme-t-il, détaillant avec une précision quasi anatomique les membres, les organes, les fluides. Cette célébration n’est pas obscène mais sacrée, le corps est temple, manifestation du divin dans la matière.
La nature américaine se déploie dans sa vastitude de prairies infinies, de forêts primordiales, de fleuves puissants, de montagnes titanesques. Whitman est le premier poète à saisir l’échelle continentale des États-Unis. Où les romantiques européens célébraient des paysages domestiqués, humanisés, Whitman confronte l’immensité sauvage, l’espace non encore soumis. Cette géographie devient métaphysique, l’Amérique est promesse, terre de l’avenir, espace où l’humanité peut se réinventer.
La démocratie irrigue chaque vers. Whitman fut le poète de Lincoln, de l’Union préservée, de l’égalité promise. Mais sa vision politique va au-delà du contexte historique immédiat. Il rêve d’une fraternité universelle, d’une humanité réconciliée. « En route » (Song of the Open Road) propose une métaphysique de la marche, avancer sur la route ouverte, compagnons anonymes se joignant et se séparant, tous égaux dans le voyage. La route devient symbole de l’existence démocratique : sans hiérarchie, sans destination imposée, pure liberté du mouvement.
La mort traverse l’œuvre sans terreur. Whitman, nourri de transcendantalisme émersonien et de réflexions orientales, conçoit la mort comme transformation, retour au cycle cosmique. L’élégie pour Lincoln, « Quand les lilas ont fleuri pour la dernière fois dans la cour », tisse ensemble le deuil personnel, le chagrin national, et la sérénité cosmique. Le rossignol chante la mort, les lilas symbolisent la résurrection printanière, et Lincoln mort devient étoile guidant la nation. La beauté formelle de ce poème, sa musicalité somptueuse, en font l’un des sommets de la poésie élégiaque mondiale.
La traduction de Roger Asselineau mérite éloges. Traduire Whitman est défi redoutable, comment restituer en français le rythme ample de l’anglais, sa concrétion, sa verve néologique ? Asselineau y parvient remarquablement, préservant la puissance incantatoire, la liberté syntaxique, tout en maintenant une clarté qui rend accessible cette poésie exigeante. Son introduction érudite et ses notes éclairent le contexte, expliquent les allusions, sans jamais alourdir la lecture. Cette édition Points offre ainsi une porte d’entrée idéale à l’univers whitmanien.
Philosophie de l’adhésion et mystique de l’immanence
Sous la profusion verbale de Whitman se déploie une pensée philosophique cohérente, enracinée dans le transcendantalisme américain mais dépassant largement ce cadre. Whitman lit Emerson, qui lui révéla que chaque homme porte en lui l’Âme universelle, que la nature est livre sacré où lire la vérité divine. Mais où Emerson restait idéaliste, privilégiant l’esprit sur la matière, Whitman affirme leur unité indissoluble. Le corps n’est pas prison de l’âme mais son expression. La chair est spirituelle, l’esprit est charnel.
Cette philosophie de l’incarnation s’oppose frontalement au dualisme chrétien traditionnel. Whitman refuse la hiérarchie qui subordonne le corps à l’âme, le temporel à l’éternel, l’humain au divin. Toute chose participe également de l’être. Une feuille d’herbe vaut une étoile, un ouvrier vaut un président, un scarabée vaut un ange. Cette égalité ontologique radicale fonde la démocratie métaphysique whitmanienne.
La notion d’adhésion (adhesiveness) structure sa pensée. Whitman emprunte ce terme à la phrénologie pseudo-scientifique de son époque, mais lui confère une signification métaphysique. L’adhésion désigne la force qui unit les êtres, l’amitié virile, la camaraderie, l’éros au sens large. Cette force d’attraction traverse le cosmos, lie les atomes, les plantes, les animaux, les humains. L’amour n’est pas sentiment individuel mais énergie cosmique, manifestation de l’unité fondamentale de tout ce qui existe.
Cette vision rejoint certaines intuitions des philosophies orientales, notamment le taoïsme et le bouddhisme, que Whitman connaissait indirectement. Comme le Tao, l’être whitmanien est flux, processus, devenir perpétuel. Aucune essence fixe, aucune identité stable : nous sommes transformations continuelles, métamorphoses. Le « je » du poète se dissout et se reforme sans cesse, accueillant en lui tous les êtres. Cette fluidité identitaire annonce les déconstructions contemporaines du sujet.
Le temps chez Whitman n’est ni linéaire ni cyclique mais éternel présent. Passé et futur convergent dans l’instant présent qui les contient. « Le passé et le présent s’évanouissent – je les ai emplis et les ai vidés, Et je vais emplir et vider mon futur encore. » Cette temporalité de l’immanence s’oppose à toute vision eschatologique, le salut n’est pas reporté dans un au-delà, il advient ici et maintenant, dans la plénitude sensible de l’existence.
La démocratie whitmanienne dépasse le régime politique pour devenir vision du monde. Elle affirme que toute hiérarchie est artificielle, que les distinctions sociales masquent l’égalité ontologique fondamentale. Le poète devient celui qui révèle cette vérité cachée, qui montre que l’esclave et le maître, le savant et l’ignorant, participent également du mystère de l’être. Cette égalité n’est pas nivellement : chaque être conserve sa singularité tout en participant de l’universel.
La mort, loin d’être négation, devient affirmation suprême. Mourir, c’est retourner au grand cycle, enrichir l’humus cosmique d’où surgira nouvelle vie. Whitman matérialiste rejoint ici les sagesses anciennes où rien ne se perd, tout se transforme. « Je lègue mon corps à la terre pour qu’il nourrisse l’herbe que j’aime, Si vous me voulez encore, cherchez-moi sous vos semelles. » Cette sérénité devant la dissolution du moi trahit une sagesse acquise au contact de la mort omniprésente pendant la guerre.
Enfin, Whitman propose une mystique sans transcendance. Son Dieu n’est pas personne séparée de la création mais l’immanence même du réel. Panthéisme ? Panenthéisme ? Les catégories théologiques peinent à cerner cette spiritualité inclassable. Whitman vénère la nature, l’humanité, l’univers comme manifestations du sacré. Chaque être est théophanie, apparition du divin. Cette sacralité universelle justifie la révérence whitmanienne devant toute forme de vie, son refus de hiérarchiser les existences.
En conclusion
Que nous dit Whitman aujourd’hui, dans notre monde fragmenté, inégalitaire, menacé ? Beaucoup, peut-être tout. Son appel à la fraternité universelle résonne avec une urgence renouvelée. Son refus de hiérarchiser les vies, sa défense des marginaux, sa célébration de la diversité parlent à nos sociétés travaillées par les exclusions et les discriminations. Son écologie avant la lettre, sa révérence devant la nature, offrent des ressources spirituelles pour affronter la catastrophe écologique.
Cette édition Points Poésie, accessible par son format de poche et son prix modique, démocratise l’accès à cette œuvre majeure. La traduction d’Asselineau, les notes éclairantes, l’introduction substantielle permettent à tout lecteur curieux d’aborder Whitman sans prérequis universitaires. C’est là respecter l’esprit même du poète, qui voulait que ses vers soient lus par les ouvriers, les fermiers, les gens ordinaires.
Le livre s’adresse à plusieurs publics. Les amateurs de poésie découvriront une voix qui renouvela radicalement l’art du vers. Les philosophes trouveront matière à méditation sur l’être, l’identité, la démocratie. Les militants de toutes les causes écologistes, féministes, défenseurs des minorités reconnaîtront un allié précurseur. Les âmes en quête de spiritualité rencontreront une mystique qui réconcilie corps et esprit, immanence et transcendance. Les Américains se confronteront à l’image idéale de leur nation, promesse souvent trahie mais jamais éteinte.
Feuilles d’herbe n’est pas œuvre facile malgré les apparences. L’abondance verbale peut lasser, les énumérations sembler répétitives. Mais persévérer révèle les profondeurs. Ce livre s’accorde au rythme d’une vie : on le lit jeune en y cherchant l’ivresse de la liberté, adulte en méditant sur la fraternité, vieillissant en se préparant sereinement à la mort. Chaque âge trouve dans ces pages sa nourriture spirituelle. C’est là le propre des classiques, ils grandissent avec nous, révélant de nouvelles strates à chaque relecture.
Informations éditoriales :
- Titre complet : Feuilles d’herbe (Leaves of Grass)
- Auteur : Walt Whitman (1819-1892)
- Éditeur : Points, collection Poésie – Site de l’éditeur
- Introduction, traduction de l’anglais et notes : Roger Asselineau
- Collection dirigée par : Alain Mabanckou
- Format : Format poche
- Année de publication : 1992 (réédition)
- Nombre de pages : 656 pages
- ISBN : 978-2020250184
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